ILe calendrier des Postes
Le jeudi 9 décembre 2021, à sept heures du matin, Gérard Pons poussa le portillon de la bastide de son voisin comme il le faisait depuis vingt ans, une baguette sous le bras. Augustin Mattei et lui prenaient le café ensemble chaque matin, dans la cuisine qui donne sur le vallon de la Calade-Vieille, au-dessus des derniers lotissements. On parlait de la pluie, de l'OM et des promoteurs, dans cet ordre ou dans un autre.
Ce matin-là, la porte d'entrée n'était pas fermée à clé, et Augustin était étendu au pied de l'escalier de pierre qui monte à son bureau, la tête contre la dernière marche. Il portait encore ses pantoufles et son gilet de laine. La lampe du palier était allumée.
Gérard ne toucha à rien. Il avait vu assez de séries pour savoir qu'il ne fallait toucher à rien. Il appela les pompiers, puis il s'assit sur la marche du perron et regarda pendant un long moment le calendrier des Postes accroché dans l'entrée, sans le voir. Ensuite il le vit.
Sur la case du jeudi 9 décembre, Augustin avait écrit au feutre rouge, de son écriture de géomètre, toute en majuscules droites :
SILENCE = REFUS → CADA !
Et sur la console de l'entrée, sous le vide-poche, une grande enveloppe kraft attendait, cachetée, timbrée au tarif lent, adressée de la même écriture : Commission d'accès aux documents administratifs, TSA 50730, 75334 Paris Cedex 07.
IIUne vieille dame au Panier
Le commissaire Bastien Roux monta la rue du Refuge le lendemain, vendredi, à l'heure où le café de Mlle Honorine Vidal est le plus noir. Elle avait eu quatre-vingts ans dans l'année et n'en avait parlé à personne. Elle avait passé trente-quatre ans au contrôle de légalité de la préfecture, où l'on reçoit tout ce que votent les communes, et elle continuait de lire le recueil des actes administratifs de la Ville « comme d'autres lisent l'horoscope, commissaire, mais avec plus de chances que ça se réalise ».
« Le légiste conclut à une chute, dit Roux. Mercredi soir, entre dix-neuf et vingt-deux heures. Un homme de soixante-quatorze ans, un escalier de pierre, des pantoufles. Le parquet voudrait classer. Le neveu ne veut pas. Et moi, j'ai un doute.
— À cause du calendrier ?
— Comment le savez-vous ?
— Vous l'avez photographié, la photo dépasse de votre carnet, et je lis à l'envers depuis 1967. “Silence égale refus.” Votre géomètre avait demandé un document à une administration, commissaire. Laquelle ?
— La Ville. En octobre, le conseil municipal a voté la vente d'un terrain communal du vallon à une société de promotion, Bastidane Immobilier. Deux mille trois cent quatre-vingts mètres carrés, pour une quarantaine de logements. Mattei était persuadé que la surface était fausse. Il a demandé le plan annexé à la délibération. Le neveu dit qu'il n'a jamais rien reçu. »
Mlle Vidal posa sa tasse.
« Alors je vais vous expliquer la règle, parce que tout le reste en découle. Depuis la loi de 1978, et aujourd'hui le livre III du code des relations entre le public et l'administration, toute personne peut demander à une administration communication des documents qu'elle détient. Sans avoir à se justifier. L'administration a un mois pour répondre. Si elle se tait pendant un mois, son silence vaut refus. C'est ce qu'il avait écrit sur son calendrier. Et quand on a un refus, on ne va pas directement au tribunal : on saisit d'abord la CADA, la Commission d'accès aux documents administratifs. C'est obligatoire. Elle donne un avis. Si l'administration s'entête après l'avis, alors seulement on va devant le tribunal administratif.
— Et ça marche ?
— La Commission répond. La Ville, moins. Je lis les avis de la CADA, commissaire, ils sont plus courts que les romans et mieux écrits. Depuis l'an dernier, des parents d'élèves de Marseille en ont obtenu toute une série : les dossiers amiante des écoles, les rapports des commissions de sécurité, l'audit des écoles, la liste du patrimoine de la Ville, les rapports annuels du délégataire de la cantine, dont j'ai eu à connaître il y a trois ans. Presque tous commencent par la même phrase : en l'absence de réponse du maire de Marseille à la date de sa séance. La Commission a fini par l'avoir en modèle, je suppose.
— La Ville ne répond même pas à la CADA ?
— Pas à ces avis-là, en tout cas, d'après ce qu'ils disent. Pourtant elle a une personne responsable de l'accès aux documents administratifs, la PRADA, désignée par arrêté en octobre 2014, je l'ai lu au recueil du 15. Et en février dernier, le conseil municipal a approuvé une “stratégie générale de transparence” et créé une commission pour la communication et l'ouverture des données, avec des référents CADA dans les services. Sur le papier, tout y est. »
Elle regarda la photo du calendrier un moment.
« Quand la délibération a-t-elle été publiée ?
— Le 14 octobre, d'après le neveu.
— Alors le délai de recours des tiers contre cette délibération est de deux mois. Il tombe mercredi prochain, le 15 décembre. Et l'acte de vente, chez le notaire ?
— Vendredi 17.
— Votre géomètre est mort à une semaine du jour où plus personne ne pouvait attaquer la vente, commissaire. Il voulait aller à la CADA le 9 au matin. Il est tombé dans l'escalier le 8 au soir. Je n'aime pas ce calendrier. Où est cette enveloppe pour Paris ?
— Sous scellé, à l'Évêché. Elle est cachetée.
— Alors demandez au parquet la permission de l'ouvrir. La CADA ne vous en voudra pas. Elle est habituée à ce que les documents arrivent en retard. »
IIILes cinq de la réunion du 23
Le neveu, Lucas Mattei, avait donné à Roux une information qui l'intéressait plus que toutes les autres. Le mardi 23 novembre au soir, le Comité du vallon de la Calade-Vieille avait tenu une réunion publique dans la salle paroissiale. On y avait présenté le projet de Bastidane Immobilier, et Augustin y avait pris la parole. Lucas se souvenait de la phrase exacte, parce que toute la salle avait ri :
« La Mairie m'a répondu le 17 ! Ça ne veut rien dire, mais elle m'a répondu ! Elle a jusqu'au 8 décembre pour m'envoyer ce plan. Le 9, j'écris à la CADA. »
Roux étala la liste des présents qui comptaient sur la toile cirée de Mlle Vidal :
- Odile Sauvaire, 66 ans, institutrice retraitée, présidente du Comité du vallon. Bastidane avait promis au Comité un jardin partagé sur une partie du terrain. Elle trouvait qu'Augustin « allait tout faire capoter ».
- Lucas Mattei, 38 ans, le neveu, seul héritier. Son restaurant du Cours Julien perd de l'argent depuis les confinements, et Bastidane lui avait déjà fait savoir qu'elle rachèterait volontiers la bastide de son oncle.
- Gérard Pons, 70 ans, le voisin qui a trouvé le corps. Il possède le terrain d'à côté et, lui aussi, a reçu une offre de Bastidane.
- Thierry Vasseur, 49 ans, directeur des programmes de Bastidane Immobilier, qui présentait le projet ce soir-là.
- Jérôme Calvi, 45 ans, géomètre-expert installé à Aubagne. C'est lui qui a dressé le plan de division du terrain annexé à la délibération.
« Et il y a une sixième personne, dit Roux, qui n'était pas à la réunion. Nadine Ferrero, de la Ville. Elle est référente pour les demandes de documents dans la direction qui gère les terrains communaux. D'après Mme Sauvaire, Mattei s'est disputé avec “la Mairie” au téléphone mardi, la veille de sa mort. Il criait, paraît-il. »
Les emplois du temps du mercredi 8 décembre n'éclaircissaient rien. Odile Sauvaire était passée voir Augustin de dix-sept heures à dix-sept heures quarante-cinq. Gérard les avait entendus se disputer par la fenêtre ouverte. Ensuite, elle avait rejoint sa chorale à Saint-Jérôme, mais la répétition avait été annulée et personne ne l'avait vue avant vingt et une heures. Lucas disait avoir passé la soirée dans son restaurant, mais le restaurant est fermé le mercredi. Gérard Pons, veuf, était seul chez lui. Vers dix-neuf heures quarante, il avait entendu « un moteur diesel qui peinait dans la montée, puis une porte coulissante, comme sur les camionnettes », mais il n'avait pas regardé. Thierry Vasseur avait quitté son agence du Prado à dix-neuf heures quinze pour un dîner d'affaires à Aix, où il était arrivé à vingt heures, ce que trois personnes confirmaient. Sa voiture, une grande berline électrique, ne fait aucun bruit. Jérôme Calvi travaillait seul à son cabinet d'Aubagne, sur un rapport de bornage, « jusqu'à vingt et une heures au moins ».
Roux était allé voir Calvi la veille. Devant le cabinet stationnait un fourgon blanc avec un trépied sanglé sur la galerie. Le géomètre l'avait reçu entre deux appels, aimable et pressé.
« Je connaissais Augustin de réputation, avait dit Calvi. Un géomètre de l'ancienne école, qui mesurait tout au ruban. Il était persuadé que mon plan était faux. Il voulait aller à la CADA, au tribunal, que sais-je. Il n'avait qu'à attendre janvier, la Mairie avait encore le temps de lui répondre. Mais il était pressé, comme tous les gens qui ont raison tout seuls. »
Mlle Vidal écouta Roux lui rapporter la phrase sans rien dire. Elle se resservit du café, ce qui chez elle était un signe d'intérêt.
IVL'enveloppe pour Paris
Le parquet donna son accord dans l'après-midi. L'enveloppe kraft fut ouverte à l'Évêché, sur le bureau de Roux, avec des gants. Mlle Vidal, assise en face, avait gardé son manteau.
Elle contenait quatre feuilles, rangées dans l'ordre où un géomètre range les choses : par date.
La première était une lettre de saisine de la CADA, datée du jeudi 9 décembre 2021, courte et polie. « Monsieur le Président, j'ai demandé le 8 novembre 2021 au maire de Marseille communication du plan de division annexé à la délibération autorisant la cession d'un terrain communal situé au vallon de la Calade-Vieille. Ma demande est restée sans réponse. Je vous prie de bien vouloir émettre un avis. »
La deuxième était la copie de sa demande, envoyée par courriel le lundi 8 novembre à l'adresse que la Ville indique pour ces demandes.
La troisième était l'impression d'un courriel de la Ville, daté du mercredi 17 novembre :
Madame, Monsieur, nous accusons réception de votre demande, reçue par courriel le 8 novembre 2021. Cette dernière est en cours d'instruction. Nous ne manquerons pas de revenir vers vous.
« Voilà donc la fameuse “réponse du 17”, dit Mlle Vidal. Un accusé de réception. Il ne répond à rien et il ne change rien. Notez la date, commissaire : la Ville elle-même écrit que la demande a été reçue le 8 novembre. Le délai d'un mois court à partir de la réception, pas à partir de l'accusé. Le 8 décembre à minuit, le silence est devenu un refus. Le 9 au matin, Augustin Mattei pouvait saisir la CADA, pas avant. Il le savait : c'est pour cela qu'il a daté sa lettre du 9 et qu'il ne l'a pas postée le 8. Saisir la Commission avant que le refus existe, c'est la saisir pour rien. »
La quatrième feuille était une photocopie. En haut à gauche, le logo de la Ville de Marseille. En dessous, une référence, N/Réf. : 21-0873/GEO. La lettre était datée du vendredi 3 décembre 2021 et signée, d'un paraphe illisible, « pour le Maire, la personne responsable de l'accès aux documents administratifs ».
Monsieur, votre demande de communication, reçue le 17 novembre 2021, est en cours d'instruction. Conformément aux textes, l'administration dispose d'un délai de deux mois pour y répondre, soit jusqu'au 17 janvier 2022. Toute saisine de la Commission d'accès aux documents administratifs avant cette date serait prématurée et déclarée irrecevable.
Dans la marge, au crayon, Augustin Mattei avait écrit trois lignes :
Reçue le 17 ?? 2 mois ?? Tél. Mairie 7/12 : rien envoyé. FAUX. Qui savait “le 17” ? → réunion du 23.
Roux relut deux fois.
« C'est un faux ?
— C'est un faux, et c'est un faux fait par quelqu'un qui connaît le droit administratif, mais pas assez. Il y a deux fautes, commissaire, et un vrai fonctionnaire n'en ferait aucune. La première : la demande n'a pas été reçue le 17 novembre, elle a été reçue le 8, la Ville l'écrit elle-même. Le 17, c'est la date de l'accusé de réception. Notre faussaire ne l'a jamais lu. Il a seulement entendu Augustin crier dans une salle paroissiale : “La Mairie m'a répondu le 17 !” Il a pris la date de la réponse pour la date de la demande.
— Et la seconde ?
— Deux mois. En droit commun, commissaire, l'administration a deux mois pour répondre à une demande, et depuis quelques années son silence vaut même accord. Tout le monde le sait dans l'urbanisme et dans l'immobilier. Mais pour les documents administratifs, c'est une règle spéciale : un mois, et le silence vaut refus. Notre faussaire a appliqué la règle générale à un cas particulier. Il a voulu faire croire à Augustin qu'il ne pouvait pas saisir la CADA avant le 17 janvier.
— Pourquoi le 17 janvier ?
— Parce que le 15 décembre, le délai de recours contre la délibération serait passé, et que le 17 décembre l'acte serait signé. Un homme qui attend sagement l'avis de la CADA avant d'aller au tribunal ne va pas au tribunal. Ce faux n'avait qu'un but, commissaire : gagner cinq semaines. »
Roux fit remarquer que l'original de la lettre n'avait pas été retrouvé dans la bastide. Le tiroir du bureau d'Augustin, marqué « Calade », ne contenait plus que des coupures de presse.
« Évidemment, dit Mlle Vidal. Celui qui l'a écrite est venu la reprendre. Il a fouillé le bureau, il a pris l'original et l'enveloppe. Il n'a pas pensé à ouvrir une lettre cachetée, adressée à une commission parisienne et posée sous un vide-poche. Personne ne lit le courrier des autres, commissaire. C'est une grande faiblesse chez les assassins. »
VLa référente
Nadine Ferrero les reçut le lundi 13 décembre dans un bureau du centre-ville, où les dossiers montaient jusqu'à la fenêtre. Elle avait la cinquantaine, des lunettes sur le front et une pile de demandes en attente qu'elle ne chercha pas à cacher.
« Oui, M. Mattei m'a appelée mardi dernier, dit-elle. Il voulait savoir si nous lui avions écrit le 3 décembre. Je lui ai répondu la vérité : nous ne lui avions rien envoyé depuis l'accusé de réception. Il a crié, c'est vrai. Pas contre moi. Il a dit : “Alors quelqu'un se fait passer pour vous.” J'ai cru qu'il exagérait.
— Et sa demande ? demanda Roux.
— En cours, dit-elle, et elle eut la franchise de rougir. Le plan est au service qui a préparé la délibération, je l'ai réclamé deux fois. Nous sommes deux pour toute la direction, commissaire. La loi dit un mois. Pour nous, un mois, c'est le temps de trouver qui détient le document. »
Mlle Vidal lui tendit la photocopie du faux. Nadine Ferrero la lut, fronça les sourcils, puis sourit malgré elle.
« Ce n'est pas de chez nous. Personne ici n'écrirait “deux mois” pour une demande de document, on nous l'a assez répété en formation. Et la PRADA ne signe pas ce genre de courrier d'attente. Mais la référence…
— Oui ? dit Mlle Vidal.
— Le format est le bon. L'année, le numéro d'ordre dans le registre du courrier, et le code du destinataire. GEO, c'est le code que nous mettons sur les lettres adressées aux géomètres-experts. Pour une lettre à un particulier, ce serait PART. Celui qui a fait ça a recopié l'en-tête d'une vraie lettre de chez nous, et cette lettre-là était adressée à un géomètre. »
Roux ouvrit la bouche. Mlle Vidal lui posa la main sur le bras, très légèrement.
« Pourriez-vous retrouver dans votre registre à qui la Ville a envoyé le courrier 21-0873, madame ?
— Le registre est aux archives du service, à la Belle de Mai. Je peux l'avoir demain. »
Dans l'escalier, Roux explosa à voix basse.
« Calvi ! C'est Calvi, c'est évident !
— C'est probable, commissaire. Ce n'est pas encore évident. N'importe qui ayant eu entre les mains une lettre de la Ville à Calvi pouvait recopier l'en-tête : son associé, sa secrétaire, son client. Et Bastidane, à qui il a forcément transmis le dossier. Il nous manque le mobile. Un géomètre ne tue pas un confrère pour un plan, à moins que le plan soit faux. Et pour savoir si le plan est faux, il faudrait déjà l'avoir.
— La Ville ne nous le donnera pas avant demain, au mieux.
— La Ville, non. Mais une délibération ne vit pas seule, commissaire. Avant de devenir exécutoire, elle part à la préfecture, avec ses annexes, pour le contrôle de légalité. J'ai fait ce métier trente-quatre ans. Quand une ville se tait, on peut toujours frapper chez l'État. »
VILe carnet de 1987
L'ancienne collègue de Mlle Vidal avait pris sa retraite depuis longtemps, mais celle qui lui avait succédé avait été sa stagiaire. Une heure plus tard, boulevard Paul-Peytral, on posa devant elles la délibération telle que la préfecture l'avait reçue, avec son annexe : un plan de division au 1/500, propre comme une gravure, et dans le cartouche en bas à droite : Cabinet J. Calvi, géomètre-expert, Aubagne. Indice C. Contenance du lot cédé : 2 380 m².
Pendant ce temps, Lucas Mattei avait fouillé le grenier de son oncle. Il arriva à l'Évêché en fin d'après-midi, les mains grises de poussière, avec un carnet à couverture de toile verte : le carnet de terrain d'Augustin, du temps où il travaillait pour un cabinet qui préparait les relevés du plan d'occupation des sols. À la date du 12 mai 1987, une page entière était consacrée au vallon de la Calade-Vieille. Deux parcelles communales y étaient levées, la grande et la petite, celle des restanques, avec leurs angles, leurs distances et, en bas de page, une addition soulignée deux fois :
2 380 + 1 732 = 4 112 m²
Mlle Vidal posa le plan de la préfecture à côté du carnet. Il ne fallut pas longtemps. Le plan de division découpait bien le lot cédé dans la grande parcelle et dans celle des restanques, mais la contenance indiquée n'était que celle de la grande.
« Une erreur, dit Roux.
— Au départ, peut-être. Une parcelle oubliée dans une addition, cela arrive aux meilleurs. Mais la vente est faite au prix des Domaines, qui estiment au mètre carré. Mille sept cent trente-deux mètres carrés oubliés, commissaire, c'est un terrain entier que la Ville cédait sans le faire payer. Quand Calvi s'en est aperçu, la délibération était votée. Corriger, c'était avouer : nouvelle estimation, nouvelle délibération, un promoteur furieux qui perd six mois et lui retire le marché des quarante lots, et l'assureur qui pose des questions. Il a préféré se taire. Et puis un vieux géomètre qui mesurait encore au ruban a regardé le plan affiché en mairie et a dit, devant tout le monde, que la surface était fausse.
— Il n'avait pas le plan…
— Il avait son carnet, il avait l'œil, et il voulait la preuve sur papier officiel. C'est pour cela qu'il a demandé l'annexe. Avec le plan de la Ville et son carnet de 1987, il allait au tribunal avant le 15 décembre. »
Restaient les autres. Lucas, à qui Roux reprocha son mensonge, finit par avouer qu'il passait ses mercredis soir à une table de poker dans l'arrière-salle d'un bar de la Plaine. Cela n'avait rien d'honorable, mais six joueurs l'avaient vu perdre jusqu'à minuit. Odile Sauvaire reconnut qu'elle avait supplié Augustin de renoncer, pour le jardin partagé. Après la répétition annulée, elle était allée pleurer dans l'église vide de Saint-Jérôme, où le sacristain l'avait trouvée à vingt heures. Gérard Pons, lui, n'avait jamais eu l'intention de vendre. « J'ai dit oui à Bastidane pour qu'ils me laissent tranquille. Augustin le savait. Il riait. »
Le lendemain matin, Nadine Ferrero téléphona. Le courrier 21-0873/GEO, daté du 2 juillet 2021, avait été envoyé au cabinet Calvi, à Aubagne. La Ville lui retournait son plan pour qu'il corrige la numérotation des parcelles. L'indice B était devenu l'indice C.
VIIJanvier
Mlle Vidal avait demandé que tout le monde soit réuni dans la cuisine de la bastide, le mardi 14 décembre à dix-sept heures. Roux avait trouvé l'idée théâtrale. Elle avait répondu que c'était justement le but.
Ils étaient tous là : Odile Sauvaire, droite sur sa chaise, Lucas près de la fenêtre, Gérard qui avait fait le café par habitude, Thierry Vasseur dans un manteau trop chic pour le vallon, Jérôme Calvi, les clés de son fourgon à la main, et Nadine Ferrero qui se demandait visiblement ce qu'elle faisait là.
« Augustin Mattei n'est pas tombé, commença Mlle Vidal. On l'a poussé, ou il a reculé devant quelqu'un, mercredi dernier vers dix-neuf heures quarante-cinq, en haut de cet escalier. Celui qui était là est venu reprendre une lettre. Une fausse lettre de la Ville, qui disait à Augustin d'attendre le 17 janvier pour saisir la CADA. Il ne savait pas qu'Augustin en avait fait une photocopie et qu'il l'avait mise sous enveloppe pour Paris.
« Ce faussaire savait trois choses. Il savait qu'Augustin avait reçu quelque chose de la Mairie “le 17”, parce qu'il était à la réunion du 23 novembre. Cela fait cinq personnes, et vous êtes ces cinq personnes. Il croyait, comme on le croit dans l'immobilier, que l'administration a deux mois pour répondre, ce qui est vrai en général et faux pour les documents. Cela désigne plutôt ceux d'entre vous qui ont l'habitude des permis et des actes de vente. Enfin, il a recopié l'en-tête d'une vraie lettre de la Ville. Madame Ferrero nous a appris ce matin que cette lettre, la 21-0873, avait été envoyée le 2 juillet à un seul destinataire : le cabinet Calvi.
— N'importe qui a pu la voir, dit Calvi d'une voix égale. Ma secrétaire, mon client…
— C'est ce que j'ai dit au commissaire, reconnut Mlle Vidal. Monsieur Vasseur aurait pu la voir. Mais monsieur Vasseur était à Aix à vingt heures, devant trois témoins, et il roule dans une voiture qui ne fait pas de bruit. Monsieur Pons a entendu un diesel peiner dans la montée et une porte coulissante. Votre fourgon, monsieur Calvi, a un diesel et une porte coulissante.
— Comme dix mille fourgons à Marseille.
— Oui. C'est pourquoi je garde le meilleur pour la fin. »
Elle sortit de son sac le carnet de Roux, qu'elle lui avait emprunté sans lui demander.
« Jeudi dernier, monsieur Calvi, vous avez dit au commissaire : “Il n'avait qu'à attendre janvier, la Mairie avait encore le temps de lui répondre.” Janvier. Pourquoi janvier ? Le 23 novembre, devant vous tous, Augustin avait annoncé que la Mairie avait jusqu'au 8 décembre et qu'il irait ensuite à la CADA. Madame Sauvaire s'en souvient, Lucas aussi. La vraie Ville n'a jamais parlé de janvier : madame Ferrero n'a rien envoyé. Une seule lettre au monde parlait de janvier, la fausse. Augustin n'en a parlé à personne, puisqu'il soupçonnait l'un d'entre vous. Et quand vous avez prononcé cette phrase, l'original avait disparu de cette maison et la photocopie dormait sous scellé, cachetée. Pour savoir que la Mairie “avait jusqu'en janvier”, monsieur Calvi, il fallait avoir écrit la lettre. »
Dans la cuisine, on n'entendait plus que le réfrigérateur. Calvi regarda ses clés un long moment.
« Je suis venu pour lui expliquer, dit-il enfin. Je voulais lui proposer de corriger, discrètement, après la signature, avec un avenant. Il m'a montré son carnet. Il a dit qu'il irait au tribunal le lendemain matin, et qu'il enverrait la copie de ma lettre au procureur. J'ai voulu prendre le carnet. Il a reculé. Il y avait l'escalier. »
Il ne dit pas qu'ensuite il avait fouillé le bureau, repris sa lettre, laissé le corps au pied des marches et refermé derrière lui. Ce fut Roux qui le dit, pour le procès-verbal.
VIIICe qu'on ne publie pas
Le mercredi 15 décembre, dernier jour du délai, Lucas Mattei déposa au tribunal administratif, au nom de la succession, un recours contre la délibération, avec la photocopie du plan de la préfecture et le carnet de 1987. Le notaire reporta la signature. La Ville fit refaire le mesurage, retira sa délibération au printemps et en vota une autre, au bon prix et à la bonne surface. Bastidane paya la différence en protestant, mais elle paya. Le jardin partagé d'Odile Sauvaire se fit sur la parcelle des restanques. On l'appela « jardin Augustin », ce qui l'aurait agacé.
Jérôme Calvi fut mis en examen pour violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner, faux et usage de faux. Son avocat plaida l'accident. Le juge observa qu'on ne fabrique pas par accident une lettre de la Ville avec une référence de son registre.
Le soir, rue du Refuge, Roux posa la question qui l'avait tracassé toute la semaine.
« Pourquoi la préfecture ? Mme Ferrero vous aurait donné le plan le lendemain.
— Le lendemain, oui, parce qu'il y avait un mort et un commissaire. Augustin, lui, l'attendait depuis un mois. Il y a un site maintenant, commissaire, où l'on dépose ses demandes de documents en ligne, et où les réponses et les silences de l'administration sont publiés, avec leurs dates. Augustin s'en méfiait, il n'aimait que le papier. S'il l'avait utilisé, n'importe qui aurait pu lire que sa demande avait été reçue le 8 novembre, et personne n'aurait pu lui faire croire le contraire. On ne falsifie pas facilement une date que tout le monde peut voir.
— Votre fameuse maxime.
— Ce qu'on publie, on ne peut plus le faire disparaître, oui. Mais elle a son revers, et c'est celui-là qui l'a tué. Ce qu'on ne publie pas, il faut aller le demander. Et celui qui demande attend, seul, avec son calendrier. Pendant ce temps, d'autres ont tout le loisir d'écrire à sa place. »
Elle rinça les tasses. Dehors, le mistral faisait claquer un volet quelque part dans le Panier.
« La loi dit que le silence vaut refus, commissaire. Elle ne dit pas qu'il vaut oubli. »