Implication IA Niveau 3 : Une IA générative a co-rédigé ce récit et mené la recherche documentaire dans les pièces citées. Les éléments publiés ont été relus, vérifiés et validés par des membres de l'association. Mention conforme au règlement intérieur de l'association Donut Marseille. Outil utilisé : logiciel Claude (Anthropic), modèle Opus.
Les enquêtes d'Honorine Vidal · n° 4

Le registre

Novembre 2026. Pendant la consultation du public sur le datacenter de Saint-Louis, le contributeur le plus scrupuleux du registre est retrouvé mort dans le ruisseau des Aygalades. Le soir même, il avait encore déposé une observation. Du moins, c'est ce que dit le registre.

Les personnages, le crime, l'association de riverains et le cabinet d'expertise sont inventés. Ni la société qui porte le projet, ni le commissaire enquêteur désigné, ni aucun service public ne sont des personnages de cette histoire. Le projet, la procédure, les dates, les avis et les chiffres viennent des pièces publiques du dossier : voir l'annexe « Le vrai et l'inventé » à la fin.

ILa permanence

Le mardi 3 novembre 2026, à quatorze heures dix, Mlle Honorine Vidal attendait son tour sur une chaise en plastique, dans un couloir de la mairie des 15e et 16e arrondissements, au fond du parc François-Billoux. Elle avait quatre-vingt-cinq ans, un sac de toile sur les genoux et, dans le sac, une chemise cartonnée où elle avait rangé, pièce par pièce, ce qu'elle avait imprimé du dossier.

Le projet tenait en une phrase de l'avis de consultation : reconvertir une partie de l'ancienne usine de Saint-Louis-Sucre en centre de traitement de données. Derrière la phrase, il y avait une étude d'impact de 738 pages, et tout le reste. Un bâtiment de trois étages au-dessus du rez-de-chaussée, neuf salles informatiques, seize groupes de refroidissement sur le toit et douze groupes électrogènes de secours de 8,164 mégawatts chacun, soit 98 mégawatts. Autour, d'après l'autorité environnementale, des habitations, des bâtiments d'activités et des commerces.

Ce n'était pas une enquête publique, et c'était justement ce qui l'avait fait venir. Pendant trente-quatre ans, au contrôle de légalité de la préfecture, elle avait vu passer des enquêtes publiques par centaines, avec leur registre de papier posé sur une table de mairie, ses pages numérotées et paraphées par le commissaire enquêteur. Ici, l'avis disait autre chose : consultation du public par voie électronique, article L.181-10-1 du code de l'environnement, du lundi 24 août au mardi 24 novembre 2026, « soit pour une durée de trois mois ». On déposait ses observations sur un site internet, par courriel, par lettre adressée au commissaire enquêteur à la mairie, ou de vive voix pendant ses quatre permanences. Il n'y avait pas de registre sur la table. Le registre était une adresse internet.

« On n'arrête pas le progrès, dit à côté d'elle un homme en casquette de laine. On arrête seulement de le lire. »

Elle le connaissait depuis la permanence du 12 octobre. Il s'appelait Étienne Barral, il avait soixante-quatorze ans et avait passé trente ans dans les réseaux de chaleur, « à faire voyager des calories sous les trottoirs ». Il habitait au-dessus du ruisseau des Aygalades une maison que son père avait construite. Au registre, on l'appelait déjà « l'homme aux pages » : il avait déposé huit observations, toutes numérotées, et chaque phrase y finissait par une parenthèse, la pièce et la page.

« Vous avez vu la DDTM ? demanda-t-il en sortant une liasse. L'avis du 19 août. Ils écrivent que le poste électrique de La Calade, qui doit porter 20 des 29,5 mégawatts du raccordement, ne sera pas livré avant le troisième trimestre 2030. Et ils ajoutent que la date de mise en service du datacenter “n'est pas indiquée au dossier”.

— Elle l'est ?

— Page 88 de l'étude d'impact : chantier de vingt-quatre mois à partir du quatrième trimestre 2026, mise en exploitation fin 2028. Entre fin 2028 et l'automne 2030, il y a un an et demi au moins. Aujourd'hui le site a 4,5 mégawatts de raccordement, on doit le porter à 9,5. Pendant ce temps, avec quoi on fait la différence ? La DDTM pose la question elle-même : elle parle d'un “risque de fonctionnement intensif des groupes électrogènes en phase de démarrage”. C'est ma neuvième observation. Je la dépose ce soir. »

Mlle Vidal hocha la tête avec la satisfaction d'un professeur devant une bonne copie.

« Les services de l'État lisent vite, monsieur Barral. Ils ont trente dossiers sur le bureau.

— Lire vite, ce n'est rien, dit-il en baissant la voix. Il y a pire : lire de travers. Quelqu'un que je ne nommerai pas ici a écrit noir sur blanc que le datacenter boirait 8 600 m³ d'eau par an. C'est faux. Page 138, la phrase dit bien : “les consommations d'eau du site sont estimées à environ 8 600 m³/an”. Mais regardez le titre au-dessus, page 131 : chapitre 8.1, projet de studios de cinéma. Et le tableau de la page suivante s'appelle “consommations prévisionnelles des studios”. Le datacenter commence juste après, au 8.2. Lui, il est à 650 m³ par an, c'est dans la description des installations, page 39. Celui qui a écrit 8 600 n'a pas tourné la page. Ou il ne l'a jamais ouverte.

— Le titre au-dessus, dit Mlle Vidal. C'est toujours là qu'on cache la vérité, et c'est toujours là qu'on oublie de regarder. »

IILe parapluie vert

Le couloir se remplit. Mlle Vidal, qui avait l'habitude de compter les gens comme d'autres comptent les moutons, fit l'inventaire.

Il y avait Nadia Ferhat, professeure des écoles, présidente de l'association « Les Berges de Saint-Louis », qui portait un cartable plein de pétitions. Il y avait Raymond Pujol, le trésorier, ancien comptable dans une entreprise de transport, un homme rond qui transpirait en novembre. Il y avait Josette Lombardo, soixante-dix-neuf ans, voisine de M. Barral au bord du ruisseau, venue dire au commissaire enquêteur qu'elle était pour, « parce qu'il faut bien du travail pour les petits ». Et il y avait un homme d'une cinquantaine d'années, très soigné, en chemise blanche malgré le temps, qui regardait son téléphone : Fabrice Estoublon, consultant à Aix, auteur de la « contre-expertise citoyenne » de quarante et une pages que l'association lui avait commandée.

À 15 h 40, M. Barral sortit de la salle où recevait le commissaire enquêteur. Il avait le visage d'un homme qui vient de se débarrasser d'un poids.

« Je lui ai tout dit, lança-t-il à Nadia Ferhat, assez fort pour que le couloir entende. Et je l'écrirai ce soir au registre, pièce et page. Après, ce sera public, et ce qui est public, on ne le reprend pas.

— Étienne, pas ici, souffla-t-elle.

— Encore vous et vos pages ! intervint Josette Lombardo. Il y a des jeunes, dans ce quartier, qui cherchent du travail, et vous, vous comptez les mètres cubes. »

M. Estoublon ne leva pas les yeux de son téléphone. Mlle Vidal remarqua seulement qu'il ne faisait plus défiler l'écran.

À 16 h 30, la permanence se termina, et la pluie commença. Raymond Pujol ouvrit un carton qu'il avait apporté pour la réunion de clôture du 17 novembre : vingt parapluies vert bouteille imprimés au nom de l'association. Il en tendit un à Nadia Ferhat, un autre à M. Estoublon, « qui était venu d'Aix en chemise », et en proposa un à M. Barral, qui refusa.

« J'ai ma casquette. L'eau, je connais. »

Mlle Vidal déclina aussi. Elle avait le sien, noir, « comme mes pensées les jours de pluie ».

Sur le perron, à 16 h 50, M. Barral lui montra l'appareil photo qui pendait à son cou.

« Je descends au ruisseau. Le bâtiment fera trente-trois mètres, juste à l'ouest de la ripisylve. La DDTM écrit qu'il “semble” que l'ombrage sur le ruisseau “n'ait pas été étudié”. En novembre, le soleil se couche tôt et bas : je veux voir où tombe la dernière lumière, et la photographier avant qu'on la retire. »

Elle le regarda s'éloigner sous la pluie fine, vers le mur qui sépare l'ancienne sucrerie des roseaux. Puis elle prit son bus pour le Panier. Elle se reprocha longtemps de ne pas l'avoir accompagné.

IIIUne observation à 21 h 12

Le commissaire Bastien Roux monta les trois étages de la rue du Refuge le jeudi 5 novembre, à l'heure du café. Il le but debout, comme on boit un médicament. Depuis l'affaire de la chambre froide, il avait pris l'habitude de monter quand il séchait.

« Étienne Barral. Un promeneur l'a trouvé hier matin à 7 h 10, dans le ruisseau des Aygalades, en contrebas du mur de l'ancienne sucrerie, la tête sur une pierre et les poumons pleins d'eau. Une plaie derrière le crâne. Il a pu glisser sur la berge, tomber, se noyer à moitié assommé. Le légiste ne dit ni oui ni non. L'eau était froide : il donne une fourchette énorme, de la fin d'après-midi à minuit.

— Il est descendu au ruisseau vers 17 heures, dit Mlle Vidal. Je l'ai vu partir.

— Je sais, vous êtes dans ma liste de témoins. Mais il y a mieux. On a retrouvé son téléphone vingt mètres en aval, noyé. D'après l'opérateur, il a cessé de borner à 17 h 31. Seulement, à 21 h 12, M. Barral a déposé une observation sur le registre de la consultation. »

Il posa sur la toile cirée une page imprimée. Mlle Vidal mit ses lunettes.

Observation de M. Étienne Barral, Marseille 15e, reçue par courriel le 3 novembre 2026 à 21 h 12.
Je complète mes observations précédentes. Le datacenter consommera environ 8 600 m³ d'eau par an, dans un quartier qui manque déjà de tout. Je demande que cette consommation soit justifiée. Je tiens aussi à préciser que je retire ce que j'ai pu dire sur la qualité de certaines contre-expertises citoyennes, qui ont le mérite d'exister.
E. Barral
Envoyé depuis mon mobile

« Mon idée, dit Roux, c'est qu'il a perdu son téléphone dans l'eau vers 17 h 30 en prenant ses photos. Il est rentré chez lui, il a écrit ça, et il est ressorti dans la nuit le chercher à la lampe de poche. Et là, il est tombé, ou on l'a poussé. Ça met la mort après 21 h 12. Ce qui m'arrange : à partir de 19 h 30, le consultant d'Aix dînait avec six clients jusqu'à minuit. Les autres étaient chez eux, seuls, ou presque. »

Mlle Vidal relut la page deux fois, la seconde fois avec le doigt.

« Commissaire, il manque trois choses à cette observation, et il y en a une de trop.

— Je vous écoute.

— Il manque le numéro : M. Barral numérotait tout, celle-ci aurait été sa neuvième. Il manque la pièce et la page : il n'écrivait pas une phrase sans parenthèse. Et il manque le sujet : il m'a dit à 14 h 30 que sa neuvième observation porterait sur le poste de La Calade et les groupes électrogènes. Il n'y en a pas un mot. »

Elle tapota la ligne des 8 600 m³.

« Et voilà ce qu'il y a de trop. Deux heures avant de mourir, cet homme m'a expliqué, page par page, que ce chiffre était faux. C'est l'eau des studios de cinéma, pas celle du datacenter. Il était furieux qu'on ait pu l'écrire. Je ne crois pas qu'il ait passé la soirée à recopier l'erreur qu'il dénonçait l'après-midi.

— Les gens changent d'avis.

— Pas sur une page 138, commissaire. »

IVLes Berges de Saint-Louis

Roux étala ses notes, et Mlle Vidal y retrouva tout son couloir de mairie.

« Et il y a un témoin, ajouta Roux. Mme Lombardo, justement. De sa fenêtre, vers 17 h 05, elle a vu M. Barral partir vers le chemin du ruisseau avec son appareil photo. À côté de lui, quelqu'un sous un parapluie vert, qui lui cachait la tête. Elle dit : “la maîtresse, sûrement, elle a le même”.

— Le même que vingt personnes, dit Mlle Vidal. Et à 16 h 30, M. Pujol n'en avait distribué que deux. »

Roux nota. Puis il fronça les sourcils.

« Je ne comprends pas pourquoi vous vous intéressez tant à 17 heures, puisqu'il était vivant à 21 h 12.

— Parce que je ne crois pas qu'il l'était. »

VIl n'y a pas de registre à la mairie

Kévin Barral reçut Mlle Vidal et le commissaire dans la cuisine de son oncle, au milieu des classeurs. Il avait les yeux rouges et l'air d'un homme qui a répété son récit.

« Je vous l'ai dit. J'étais à la mairie des 15e-16e. J'ai écrit mon avis dans le registre, sur la table, jusqu'à cinq heures et demie. Même que j'ai mis que j'étais contre, comme mon oncle.

— Sur quelle table ? demanda Mlle Vidal avec douceur.

— Ben… la table du registre.

— Il n'y en a pas, monsieur Barral. Cette consultation se fait par voie électronique. L'avis de la préfecture le dit en toutes lettres. On peut écrire sur le site internet, envoyer un courriel, adresser une lettre au commissaire enquêteur à la mairie, ou venir lui parler pendant sa permanence. Il n'y a pas de cahier à remplir. Et la permanence de mardi finissait à 16 h 30. J'étais dans le couloir de 14 h 10 à la fermeture, et je ne vous y ai pas vu. »

Kévin Barral regarda ses mains un long moment.

« J'étais au bar-tabac de la rue de Lyon, dit-il enfin. Au PMU. De quatre heures à sept heures. J'ai joué ce qui me restait des 4 000 balles. Le patron vous le dira. Je ne voulais pas que ça se sache, pas maintenant. On va croire que j'ai tué mon oncle pour la maison.

— On l'aurait cru, en effet, dit Mlle Vidal. Un mensonge ne prouve pas un crime, commissaire. Il prouve seulement qu'on a quelque chose à cacher, et ce n'est pas toujours la même chose. »

Le patron du bar confirma le soir même : le neveu n'avait pas quitté son tabouret de 16 heures à 19 h 10.

Raymond Pujol, lui, arriva au commissariat avec un dossier sous le bras et la mine d'un homme qui avoue avant qu'on l'accuse.

« La facture, je l'ai payée sans vote. Le consultant disait que s'il ne commençait pas tout de suite, le rapport ne serait pas prêt pour la réunion de clôture. Étienne voulait les justificatifs. Il disait que le rapport ne valait pas le papier. Moi, je ne l'ai pas lu, je vous l'avoue. Quarante et une pages, je suis comptable, pas ingénieur. »

Il tendit le rapport. Mlle Vidal l'ouvrit à la page 17 et lut à voix haute :

Le datacenter consommera environ 8 600 m³ d'eau par an (source : étude d'impact), dans un quartier qui manque déjà de tout.

« Sans page, observa-t-elle. Et avec la même fin de phrase, au mot près, que l'observation de 21 h 12. »

VIPage 138

Le soir, dans la cuisine de la rue du Refuge, elle posa sur la table l'étude d'impact imprimée, que Roux contemplait comme un annuaire en langue étrangère.

« Ce document traite de deux projets voisins, commissaire : les studios de cinéma, qui réhabilitent les vieux bâtiments de la sucrerie, et le datacenter, qui construit du neuf. Ils partagent la même étude d'impact. Au chapitre 8, celui des effets en exploitation, on parle d'abord des studios, puis du datacenter. Regardez. »

p. 130 131 138 139 141 8.1 Projet de studios de cinéma 8.2 Datacenter p. 138 · « les consommations d'eau du site » « environ 8 600 m3/an » p. 139 · tableau 30 : « consommations prévisionnelles des studios »
Étude d'impact (PJ04), chapitre 8 : où se trouve le chiffre de 8 600 m³. Schéma d'après le sommaire et les pages 131 à 139 de la pièce.

« La phrase de la page 138 dit “du site”. Si on ouvre le document à cette page, sans regarder où l'on est, on croit qu'il s'agit de tout le site, datacenter compris. Mais on est encore dans la partie des studios, et le tableau qui suit le dit noir sur blanc. Le datacenter, lui, déclare 650 m³ par an dans la description des installations : 550 pour les usages sanitaires, 100 pour l'entretien et l'humidification de l'air. Celui qui écrit 8 600 pour le datacenter n'a lu qu'une phrase, et pas le titre au-dessus.

— Donc, l'auteur du rapport a fait une erreur. Ce n'est pas un crime.

— Non. Mais cette erreur-là, M. Barral ne l'aurait jamais commise. Il me l'a expliquée deux heures avant de mourir. Et la personne qui a écrit en son nom à 21 h 12 l'a recopiée, avec la fin de phrase du rapport. »

Roux avait apporté l'ordinateur de M. Barral. Dans le dossier « Registre », il y avait les huit observations déposées, et un neuvième fichier, daté du 2 novembre, qui n'était pas une observation : une lettre au bureau de l'association. Mlle Vidal la lut en silence, puis la tendit au commissaire.

Le rapport que nous avons payé 7 800 € ne vaut rien. Il confond l'eau des studios et celle du datacenter (étude d'impact, p. 138-139 ; description des installations, p. 39). Pire : les pages 9 à 23 sont la copie mot pour mot d'un rapport que le même cabinet a vendu à des riverains d'un autre projet, dans une autre région. J'ai les deux textes côte à côte. Page 14, il a même oublié de changer le nom du cours d'eau : ce ruisseau-là coule à quatre cents kilomètres d'ici. Je le dirai à la réunion de clôture du 17 novembre, et je le déposerai au registre, pièce et page, pour que les autres associations qui l'ont payé le sachent aussi.

Ce soir au registre. Pièce et page. É. B.

« Voilà votre mobile, commissaire. Un homme qui vend le même rapport à plusieurs associations de riverains, à quelques milliers d'euros pièce, et qui découvre qu'un retraité va le dire publiquement, dans un registre que tout le monde peut lire et que personne ne peut effacer. Il l'a entendu mardi, dans le couloir : “je l'écrirai ce soir au registre”. »

VIIL'heure qui arrange

Le samedi 7 novembre, Mlle Vidal demanda qu'on les réunisse tous dans le local de l'association, une ancienne boutique de la rue de Lyon où les affiches de la réunion de clôture séchaient sur une ficelle. Le carton de parapluies verts était dans un coin. Il en manquait trois.

« Je ne suis pas de la police, commença-t-elle. J'ai seulement passé ma vie à lire des pièces, et à vérifier qu'elles disent bien ce qu'elles prétendent. Celle-ci, par exemple. »

Elle posa sur la table l'observation de 21 h 12.

« Elle se termine par “Envoyé depuis mon mobile”. Or le mobile de M. Barral était au fond du ruisseau, muet, depuis 17 h 31. Un téléphone noyé n'envoie rien, même pas des remords. Il y a donc deux possibilités. Ou bien quelqu'un a écrit depuis un autre appareil en imitant la formule, ce qui serait bien compliqué. Ou bien le message a été écrit depuis ce téléphone-là, avant 17 h 31, et son envoi a été programmé pour 21 h 12. La plupart des messageries le permettent aujourd'hui : on écrit à cinq heures, cela part à neuf. »

Elle se tourna vers Roux.

« Le commissaire a demandé au fournisseur de messagerie à quelle heure ce courriel avait été rédigé. La réponse est arrivée ce matin.

— 17 h 26, dit Roux. Rédigé et programmé à 17 h 26, depuis le téléphone de la victime. »

Il y eut un silence, et la pluie sur la vitrine.

« À 17 h 26, reprit Mlle Vidal, M. Barral était déjà dans l'eau ou sur le point d'y être, et quelqu'un tenait son téléphone. Cette personne a écrit trois phrases, réglé l'envoi pour plus tard, puis jeté l'appareil dans le ruisseau. Pourquoi 21 h 12 ? Pas pour M. Barral, qui était mort. Pour elle. Une heure de dépôt dans un registre public, c'est un faux alibi qu'on fabrique pour soi : tout le monde croira la victime vivante à 21 h 12, et chacun sera jugé sur ce qu'il faisait après.

— Moi, j'étais seule, dit Josette Lombardo. Seule toute la soirée !

— Justement, madame. Vous aussi, M. Pujol, et Mme Ferhat après le départ de ses parents d'élèves. Le neveu était au bar jusqu'à sept heures, puis chez lui. Si l'un de vous avait programmé ce message, il se serait choisi la pire heure possible : celle où il n'avait aucun témoin. Une seule personne, dans cette affaire, avait six témoins de 19 h 30 à minuit. Une seule personne avait intérêt à ce que M. Barral meure tard. »

Fabrice Estoublon croisa les jambes.

« C'est ingénieux. Mais j'étais sur l'autoroute à cinq heures et quart.

— Vous étiez avenue des Aygalades, monsieur, dit Roux. Votre voiture a reçu un avis de contravention à 17 h 22, stationnement sur un passage piéton, à cent mètres du chemin du ruisseau. L'agent l'a dressé par voie électronique, avec l'heure et le lieu. Vous l'avez trouvé dans votre boîte aux lettres hier, je suppose. »

Le consultant ne répondit pas.

« Et puis il y a ce qui vous a trahi bien avant, dit doucement Mlle Vidal. En écrivant à la place de M. Barral, vous avez écrit comme vous écrivez. Vous avez repris votre propre phrase, “dans un quartier qui manque déjà de tout”, et surtout votre propre chiffre, 8 600 m³. C'était l'erreur même qu'il allait dénoncer, et vous n'aviez jamais compris que c'en était une. Vous n'avez pas lu la page 139. Vous n'avez pas lu la page 131. Vous avez lu une phrase. Et pour faire bonne mesure, vous lui avez fait retirer ses critiques sur “certaines contre-expertises”. Il n'y avait qu'un contre-expert dans ce couloir, monsieur Estoublon. Un assassin qui écrit est toujours tenté d'écrire un mot de trop. »

Nadia Ferhat s'était levée.

« Le parapluie, dit-elle. Josette a vu un parapluie vert. Raymond vous en a donné un.

— Il est dans le coffre de sa voiture, dit Roux. Avec de la boue des berges sur la pointe, et un cheveu gris pris dans une baleine. »

Fabrice Estoublon se leva à son tour, lentement, et pour la première fois depuis mardi, il rangea son téléphone.

« Je voulais seulement lui parler, dit-il. Lui proposer de refaire les calculs. Il m'a ri au nez. Il m'a dit : “pièce et page”. Il a reculé sur la berge, et… »

Il n'acheva pas. Roux lui posa une main sur l'épaule, sans brutalité, comme on aide quelqu'un à descendre une marche.

VIIICe qu'on publie

On découvrit dans les semaines suivantes que le cabinet de M. Estoublon avait vendu, depuis 2023, onze « contre-expertises citoyennes » à onze associations, dont sept presque identiques. Trois d'entre elles avaient déjà été versées à d'autres consultations, dans d'autres départements, avec le mauvais nom de ruisseau. Raymond Pujol remboursa la cagnotte de sa poche, en trois fois. Kévin Barral hérita de la maison au-dessus des Aygalades et arrêta le PMU, du moins il le dit.

Le mardi 17 novembre, Mlle Vidal assista à la réunion publique de clôture, au fond de la salle, avec son parapluie noir. Elle ne prit pas la parole.

Le lendemain, Roux remonta l'escalier de la rue du Refuge.

« Il reste une chose qui m'ennuie, dit-il. L'observation de 21 h 12. Elle est toujours sur le registre, avec le nom de M. Barral. On ne pourrait pas la faire retirer ?

— On ne retire pas une pièce d'un registre, commissaire. Ce serait pire que tout : on ne saurait plus ce qui y a été versé, ni quand. Ce qu'on publie, on ne peut plus le faire disparaître. Mais on peut publier par-dessus. »

Elle tourna vers lui l'écran de l'ordinateur qu'un voisin lui avait installé et dont elle se servait comme d'une machine à écrire un peu prétentieuse. Elle avait rédigé une observation. Elle y signalait, sans un adjectif, que le message déposé le 3 novembre à 21 h 12 au nom d'Étienne Barral n'avait pas été écrit par lui. Puis elle y recopiait, numérotée 9, l'observation qu'il n'avait pas eu le temps d'envoyer, telle qu'on l'avait retrouvée dans son ordinateur : la mise en exploitation prévue fin 2028 (étude d'impact, page 88), le poste de La Calade attendu au troisième trimestre 2030 (avis de la DDTM, page 7), le raccordement porté de 4,5 à 9,5 mégawatts en attendant (avis de la MRAe, page 6), et la question qu'il posait, sans rien affirmer de plus : avec quoi fonctionnera le centre pendant l'intervalle ? Elle avait ajouté, en dernière ligne, l'eau du datacenter : 650 m³ par an, description des installations, page 39, et pas 8 600.

« Vous n'en dites pas plus ? demanda Roux.

— Ce n'est pas à moi de dire si ce projet est bon ou mauvais. Le commissaire enquêteur doit reprendre les observations, le préfet décidera, et chacun pourra lire pourquoi. Moi, je veux seulement que ce qui est écrit dans le registre soit juste. M. Barral n'en demandait pas davantage. »

Elle cliqua sur « Déposer ». Le site afficha l'heure, à la minute près.

« Vous voyez, dit-elle. Pièce et page. »

* * *

Le vrai et l'inventé

Ce qui est inventé

Tous les personnages, la mort d'Étienne Barral, l'association « Les Berges de Saint-Louis », le cabinet de M. Estoublon et sa « contre-expertise », la cagnotte, les parapluies, la contravention, l'observation de 21 h 12 et celle d'Honorine. Le fonctionnement du registre décrit dans la nouvelle (affichage de l'heure à la minute, publication des courriels) est simplifié pour les besoins du récit. La société qui porte le projet, le commissaire enquêteur et son suppléant, les services de l'État et de la Ville ne sont pas des personnages : rien de ce qui se passe dans l'histoire ne les concerne. L'erreur de lecture sur l'eau est attribuée à un personnage inventé ; elle est facile à faire, la phrase de la page 138 disant « du site ».

Ce qui est vrai : la consultation

D'après l'avis de consultation du public par voie électronique de la préfecture des Bouches-du-Rhône (une page) :

Ce qui est vrai : l'étude d'impact et la description des installations

Ce qui est vrai : les avis

Un même sujet, plusieurs pièces :

SujetChiffrePièce, page
Eau, studios de cinéma≈ 8 600 m³/anétude d'impact, p. 138-139
Eau, datacenter650 m³/andescription, p. 39
Hauteur de façade autorisée18 m (UEb2)DDTM, p. 6
Hauteur de façade du projet26,55 mdescription, p. 57
Hauteur totale du projet33 m (« environ 35 m » pour la DDTM)description, p. 57 ; DDTM, p. 6
Groupes électrogènes12 × 8,164 MW = 98 MWdescription, p. 27
Mise en exploitationfin 2028étude d'impact, p. 88
Poste de La Caladepas avant le 3e trimestre 2030DDTM, p. 7

Les règles générales

Ce qui suit relève du droit général et n'a pas été vérifié dans une pièce du fonds. La consultation de l'article L.181-10-1, issue de la loi dite « industrie verte » de 2023, permet de consulter le public en même temps que l'autorité environnementale, ce qui explique un avis de la MRAe postérieur à l'ouverture. Dans une enquête publique classique, le registre papier est tenu à feuillets non mobiles, coté et paraphé par le commissaire enquêteur. Le commissaire enquêteur rend ensuite un rapport qui reprend les observations du public. L'envoi différé des courriels, le « bornage » d'un téléphone par les antennes et les avis de contravention électroniques sont décrits ici de façon générale.