Implication IA Niveau 3 : Une IA générative a co-rédigé ce récit et mené la recherche documentaire dans les pièces citées. Les éléments publiés ont été relus, vérifiés et validés par des membres de l'association. Mention conforme au règlement intérieur de l'association Donut Marseille. Outil utilisé : logiciel Claude (Anthropic), modèle Opus.
Les enquêtes d'Honorine Vidal · n° 8

Dernier délai

Novembre 2024. Dans un îlot de Noailles que la puissance publique s'est promis de transformer en exemple, la jeune femme chargée d'y racheter les immeubles les plus dégradés est retrouvée morte au pied d'un escalier pourri.

Les personnages, le crime, l'immeuble de l'impasse du Figuier-Sauvage et la société qui veut l'acheter sont inventés. Les îlots, la procédure de préemption, les dates de l'action publique et les chiffres viennent des documents publics : voir l'annexe « Le vrai et l'inventé » à la fin.

IL'impasse du Figuier-Sauvage

Le vendredi 8 novembre 2024, à six heures dix, Didier Fabre commença sa ronde avec une lampe torche et une thermos de café. Il était agent de gardiennage et, depuis le printemps, on le payait pour veiller sur des immeubles vides. Ces immeubles-là ont une odeur à eux, faite de plâtre mouillé, de fiente de pigeon et de papier peint qui renonce.

L'impasse du Figuier-Sauvage ne figure sur aucun plan touristique. C'est une fente de trois mètres de large dans l'îlot Noailles-Delacroix, à deux pas des étals du marché, où le soleil ne descend qu'à midi, et seulement en juin. Le n° 6 appartient à la SPLA-IN Aix-Marseille-Provence, la société publique créée pour racheter et remettre debout les immeubles les plus dégradés du centre-ville. On reconnaît ses immeubles de loin : des tôles grises aux fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage, une porte anti-squat en acier, une alarme et trois caméras. C'était celui-là que Fabre surveillait.

Le n° 4, juste à côté, était encore une propriété privée. Six logements sur quatre étages, dont le dernier était vide depuis qu'un plafond s'y était effondré l'année précédente. Ce matin-là, sa porte sur rue était entrouverte.

Fabre la poussa, leva sa lampe vers l'escalier et vit d'abord une chaussure, puis une jambe, puis Clémence Lautier, couchée sur le dos au pied de la première volée, au milieu des débris d'une marche qui avait cédé à mi-hauteur.

Il la connaissait. Dans l'îlot, tout le monde connaissait Clémence Lautier, trente-six ans, chargée de mission foncière à la SPLA-IN. Les propriétaires la redoutaient un peu, les locataires l'arrêtaient dans la rue pour lui parler de leurs fuites d'eau, et les notaires du quartier avaient appris à prononcer son nom avec un certain respect. C'est elle qui lisait les déclarations d'intention d'aliéner.

Le principe est simple, et presque personne ne le connaît. Dans certains périmètres, quand un propriétaire veut vendre, son notaire doit d'abord en avertir la puissance publique par une déclaration d'intention d'aliéner, qu'on appelle la DIA. La collectivité peut alors acheter à la place de l'acquéreur prévu : c'est le droit de préemption. Sur les quatre îlots prioritaires du centre-ville, la Métropole avait délégué ce droit, en totalité, à la SPLA-IN. Chaque DIA de ces îlots finissait donc sur le bureau de Clémence Lautier. Elle ouvrait un dossier, vérifiait le prix, organisait une visite si l'immeuble l'intéressait et proposait, le cas échéant, d'acheter.

La DIA du 4, impasse du Figuier-Sauvage avait été enregistrée en mairie le lundi 9 septembre 2024. Vendeur : M. Edmond Rascas, soixante-quatorze ans. Acquéreur : la SCI Cour-Haute. Prix : 118 000 € pour l'immeuble entier, environ 310 mètres carrés de plancher.

Clémence Lautier avait souligné le prix deux fois.

IILes îlots qui doivent démontrer

« Une marche pourrie, dit le commissaire Bastien Roux. Le parquet aimerait beaucoup que ce soit une marche pourrie. »

Il était dix-huit heures, le même vendredi, dans la petite cuisine de la rue du Refuge. Mlle Honorine Vidal avait quatre-vingt-trois ans, une vue imprenable sur le linge des voisins et une cafetière italienne dont personne n'avait jamais critiqué le café, parce qu'il était trop fort pour qu'on puisse parler juste après. Roux le but quand même. Depuis l'affaire de la cuisine centrale, six ans plus tôt, il montait au Panier chaque fois qu'un dossier sentait le papier timbré.

« Et vous, commissaire, qu'aimeriez-vous ?

— Comprendre. La marche a cédé, d'accord : ce n'est pas un immeuble, c'est un biscuit. Mais le légiste dit qu'elle est tombée sur le dos et que ses mains sont intactes. Pas une écorchure. Quand on tombe dans un escalier, on se rattrape à quelque chose. Elle, non. Elle a aussi une plaie à l'arrière du crâne qui l'ennuie, le légiste. Il écrit “compatible avec la chute”, ce qui chez lui veut dire qu'il n'y croit pas.

— Elle était inconsciente avant de tomber.

— Ou morte. Entre vingt et une heures et vingt-trois heures, jeudi soir. Et sa sacoche a disparu, avec son ordinateur et un dossier qu'elle ne quittait pas. »

Mlle Vidal remplit les tasses.

« Que faisait une employée de la SPLA-IN, la nuit, dans un immeuble qui n'appartient pas à la SPLA-IN ?

— Vous savez ce que c'est, la SPLA-IN ? Moi, ce matin, je l'ignorais.

— Une société publique locale d'aménagement d'intérêt national, dit-elle comme on récite un verbe irrégulier. Après les effondrements de la rue d'Aubagne, en novembre 2018, il a bien fallu faire quelque chose. La Métropole, l'État, la Ville et une demi-douzaine d'autres ont signé le 15 juillet 2019 un contrat de projet partenarial d'aménagement, le PPA. Quinze ans, plus de mille hectares, sept arrondissements, près de deux cent mille habitants. Onze actions, dont l'une consistait à créer un outil nouveau : cette société, dont la Métropole a approuvé les statuts en décembre 2019.

— Et les “îlots démonstrateurs” ? C'est écrit partout dans son bureau.

— Quatre secteurs, choisis parce qu'ils étaient, je cite, les plus “décrochés”. Noailles-Ventre et Noailles-Delacroix dans le quartier de Noailles, Clovis-Hugues dans celui de la Belle de Mai, et Hoche-Versailles dans le périmètre d'Euroméditerranée. L'idée est d'y frapper fort : racheter les pires immeubles, les réparer, refaire les rues et les cœurs d'îlots, et montrer que c'est possible. Les documents disent qu'ils doivent devenir des “exemples d'opérationnalité reproductibles”. On démontre ici, et ensuite on recommence ailleurs.

— Et ça coûte combien, une démonstration ?

— Pour Noailles et la Belle de Mai ensemble, la Métropole a confié à la SPLA-IN une concession d'aménagement de dix ans, votée le 15 décembre 2022 et signée en janvier 2023. Programme prévisionnel de dépenses : 112 295 000 €. L'Agence nationale pour la rénovation urbaine en apporte près de 48,6 millions et la Métropole s'est engagée pour 53 millions. Le reste doit venir de la revente des immeubles réparés. Hoche-Versailles a sa propre concession, signée avec Euroméditerranée.

— Vous savez tout ça par cœur ?

— Je lis, commissaire. Ce qui est voté est publié, et ce qui est publié se lit. Maintenant, dites-moi pourquoi Clémence Lautier était dans cet escalier. »

Roux sortit son téléphone et lui montra la photographie d'un autre écran : un SMS reçu par la victime le jeudi à 18 h 12, envoyé d'un numéro prépayé que personne n'avait encore identifié.

Mme Lautier, M. Rascas accepte finalement de vous ouvrir la cour et les caves ce soir à 21 h, avant samedi dernier délai. La porte sera ouverte.

« Elle a répondu “OK, merci”, dit Roux. Elle est arrivée à 20 h 58, la caméra de l'immeuble voisin l'a filmée. Elle n'est jamais ressortie. »

Mlle Vidal relut le message deux fois, puis rendit le téléphone sans un mot. Chez elle, c'était mauvais signe pour quelqu'un.

IIISix personnes et une clé

Le lendemain matin, Roux étala sur la toile cirée la liste de ceux qui, de près ou de loin, tournaient autour du 4, impasse du Figuier-Sauvage :

« La dispute de mercredi ? demanda Mlle Vidal.

— Haddou pensait qu'il ne fallait pas acheter. Il dit que les prix ont grimpé, que la SPLA-IN ne peut pas tout racheter, et qu'un propriétaire qui vend, on peut aussi l'accompagner pour qu'il fasse ses travaux. Elle voulait préempter. Ils ont haussé le ton, la moitié de l'étage les a entendus. Il jure que c'était une discussion de travail.

— C'en est une. Et Mme Mbaye ?

— Mardi, à l'Espace Accompagnement Habitat, devant une dizaine de personnes, elle a crié à Clémence Lautier : “Vous m'avez rayée de vos listes, vous attendez que je crève à l'hôtel.” Elle a été évacuée en mars 2023, quand le plafond du quatrième est tombé. Depuis, elle attend un relogement.

— Ce n'est pas la SPLA-IN qui décide des offres de relogement, dit doucement Mlle Vidal. Elle en paie une partie des frais quand elle devient propriétaire, mais elle ne choisit pas les appartements qu'on propose. Mme Mbaye s'est trompée de cible. Les gens qui attendent se trompent souvent de cible : ils crient sur la personne qui vient les voir, parce que c'est la seule qu'ils voient. »

Roux tourna une page de son carnet.

« Il y a autre chose. Le 17 octobre, Clémence Lautier a visité l'immeuble avec un inspecteur des Domaines, le service de l'État qui estime les biens, avec Haddou et avec Rascas. Ils ont tout vu, des caves au quatrième. Sauf la cour. La porte de la cour, au fond du rez-de-chaussée, est restée fermée. Rascas a dit : “La clé de la cour, je ne l'ai plus.” Elle a écrit dans son procès-verbal : “Cour non visitée, clé indisponible.”

— Un propriétaire qui n'a plus la clé de sa propre cour, dit Mlle Vidal. Qui l'a, alors ?

— Il dit qu'il l'a perdue.

— Les clés qu'on perd, commissaire, on les perd rarement le jour où l'administration vient visiter. »

IVTrois caméras

L'après-midi, ils allèrent voir l'impasse. Mlle Vidal portait son manteau gris des grandes occasions et une canne dont elle ne se servait que pour montrer des choses.

Didier Fabre les attendait devant le n° 6 avec une tablette. Il avait la tête des gens qui n'ont pas dormi et qui se sentent coupables d'avoir trouvé un mort, comme si le fait de l'avoir découvert les en rendait un peu responsables.

« Les immeubles de la SPLA-IN ont tous le même équipement, expliqua-t-il. Des tôles sur les ouvertures accessibles, une porte anti-squat, une alarme avec au moins trois caméras. Ici, la caméra 1 filme la porte du n° 6, et dans son champ on voit toute l'entrée de l'impasse. La caméra 2 est dans le hall. La caméra 3 est côté cour. »

Il fit défiler les images de la caméra 1. Jeudi, 20 h 31 : un vieil homme en blouson, une sacoche de cuir sous le bras, entre au n° 4. C'était Edmond Rascas. 20 h 49 : il ressort et remonte l'impasse sans se retourner. 20 h 58 : Clémence Lautier, un casque de chantier accroché à son sac, entre au n° 4. Ensuite, plus rien, jusqu'à Fabre lui-même, à 6 h 10.

« Rascas dit qu'il est venu encaisser les loyers du deuxième, dit Roux. En liquide. Les locataires le confirment. Il dit qu'il ne savait rien d'un rendez-vous.

— Il est ressorti neuf minutes avant qu'elle arrive.

— Par la porte, oui. Rien ne dit qu'il n'est pas revenu par ailleurs. »

Fabre se racla la gorge.

« Il y a la caméra 3. À 21 h 37, elle a déclenché l'alarme. Détection de mouvement. »

L'image était mauvaise : la nuit, l'infrarouge, un mur de pierre en haut à gauche. Pendant quatre secondes, une forme sombre passait sur le faîte du mur qui sépare la cour du n° 6 de la cour voisine, puis disparaissait de l'autre côté.

« L'alerte part chez l'astreinte de la SPLA-IN, dit Fabre. Ils ont mis en place une astreinte pour les nuits et les week-ends. Cette semaine, c'était M. Haddou. »

Roux avait déjà interrogé Samir Haddou là-dessus, et Samir Haddou avait d'abord oublié d'en parler. Puis il avait reconnu l'appel. Il avait regardé l'image sur son téléphone, n'y avait vu « qu'un chat ou un goéland », avait prévenu la société de gardiennage, et un rondier était passé à 22 h 20. Le rondier avait vérifié la porte du n° 6, côté rue, et n'avait rien remarqué. Personne n'avait pensé au n° 4.

« Trois alertes par semaine, avait dit Haddou. Des chats, des goélands, des gamins. Si on courait à chaque fois, on ne dormirait jamais. »

« Je voudrais voir cette cour d'en haut », dit Mlle Vidal.

Fabre les fit monter au deuxième étage du n° 6, par un escalier étayé de poteaux métalliques. Par une fenêtre sans vitre, on voyait le cœur de l'îlot : un patchwork de courettes séparées par des murs de hauteur inégale, des appentis, des cabanes de tôle, un figuier énorme qui avait poussé là où personne ne l'avait planté. Les courettes se touchaient toutes. Pour un chat, ou pour un homme qui n'avait pas peur de se salir, c'était une seule et même cour.

Mlle Vidal pointa sa canne vers le fond. Derrière la cour du n° 4, adossé à elle, un immeuble de la rue parallèle tournait vers l'îlot une façade aveugle et une porte basse. Sur la porte, un cadenas neuf brillait comme une dent en or.

« À qui appartient cet immeuble-là ?

— Aucune idée.

— Le cadastre le sait, commissaire. Le cadastre sait toujours. »

VLe prix du mètre carré

Le lundi, dans le bureau de Roux à l'Évêché, Mlle Vidal relut la DIA en buvant un café de distributeur qui lui arracha une grimace de pitié.

« 118 000 € pour 310 mètres carrés, dit-elle. Cela fait 380 € le mètre carré, à peu près.

— C'est peu ?

— Regardez. »

Elle lui tendit une feuille trouvée la veille dans le tiroir de Clémence Lautier, que la SPLA-IN avait laissé Roux emporter. C'était un tableau de travail, écrit à la main : Noailles, prix d'acquisition observés : 1 450 à 1 800 €/m² de surface de plancher.

« La SPLA-IN achète les immeubles de Noailles entre 1 450 et 1 800 € le mètre carré, et ce sont des immeubles en ruine. Celui de M. Rascas se vendrait quatre fois moins cher. Pour 310 mètres carrés, au prix qu'on observe dans le quartier, il faudrait compter entre 450 000 et 560 000 €. Personne ne vend un immeuble quatre fois moins cher qu'il ne vaut, commissaire. Sauf si une partie du prix ne figure pas sur la déclaration.

— Un dessous-de-table.

— Le vendeur paie moins d'impôts sur sa plus-value, l'acheteur paie moins de droits, et l'argent liquide d'un loueur de chambres trouve à se placer. Tout le monde y gagne, sauf le fisc. C'est un vieux sport. »

Edmond Rascas tint vingt minutes. Puis il avoua, en parlant à la table plutôt qu'au commissaire. Aubanel lui avait remis 100 000 € en liquide au mois d'août, « une avance ». 200 000 de plus devaient suivre, de la main à la main, le jour de la signature.

« Et si la SPLA-IN préemptait ? demanda Roux.

— Ils préemptent jamais, dit Rascas. Ils ont pas les sous. Ils reçoivent des déclarations par dizaines, ils peuvent pas tout acheter. »

Roux attendit qu'on ait raccompagné Rascas pour taper du plat de la main sur son bureau.

« Voilà notre homme. Si la SPLA-IN préempte, elle achète au prix de la déclaration. Rascas touche 118 000 € au lieu de 418 000, et il doit rendre l'avance à Aubanel, qui ne sera pas d'humeur à attendre. Il a un mobile. Il était dans l'immeuble une demi-heure avant elle. Et il a pu revenir par les cours.

— Il avait un mobile, c'est certain, dit Mlle Vidal. Mais avait-il une raison de se presser ? »

L'après-midi, ils virent Corinne Brémond à l'étude. La clerc de notaire était une femme précise, qui répondait aux questions avec des dates. La DIA était partie le vendredi 6 septembre et avait été enregistrée en mairie le lundi 9. Oui, elle avait reçu copie de la demande de visite de la SPLA-IN, au début d'octobre. Oui, M. Rascas en avait été informé, puisque la demande lui avait été signifiée à lui.

« Et l'acheteur ?

— M. Aubanel ne répond jamais aux courriers. Sa SCI est domiciliée dans une société de domiciliation, il passe relever son courrier quand il y pense. Je l'ai eu au téléphone en août, pour la promesse de vente, et en septembre pour lui confirmer l'envoi de la DIA. Depuis, plus rien. »

En sortant, Mlle Vidal voulut passer à l'hôtel où logeait Joséphine Mbaye, près de la gare. La vieille dame et la femme de cinquante-huit ans parlèrent une heure dans le hall, entre un distributeur de boissons et une plante en plastique. Le veilleur de nuit confirma que Mme Mbaye n'était pas sortie le jeudi soir : la porte de l'hôtel ferme à vingt-deux heures, et on ne l'ouvre qu'au code qu'elle n'avait pas.

« Elle était gentille, Clémence, dit Mme Mbaye en pleurant. C'est pour ça que je lui ai crié dessus. Aux autres, on n'ose pas. »

VILe silence de l'administration

Le mardi 12 novembre, la SPLA-IN ouvrit le bureau de Clémence Lautier à Mlle Vidal, en présence du commissaire et sous le regard inquiet de Samir Haddou. L'ordinateur et la sacoche avaient disparu, mais une procédure ne tient pas dans une sacoche. Elle tient dans des classeurs, des accusés de réception et des tampons. Dans l'armoire, un classeur bleu portait l'étiquette Figuier-Sauvage 4.

Mlle Vidal l'ouvrit comme d'autres ouvrent un roman, en commençant par la fin.

Elle y trouva, dans l'ordre, la DIA enregistrée le 9 septembre. Puis la demande de visite du bien, signifiée à M. Rascas par commissaire de justice le jeudi 3 octobre 2024. Puis la lettre de M. Rascas, datée du 8 octobre, acceptant la visite dans le délai de huit jours qu'on lui laissait pour répondre. Puis le procès-verbal de la visite du 17 octobre, signé par Clémence Lautier, l'inspecteur des Domaines et Edmond Rascas, avec la mention « Cour non visitée, clé indisponible ». Puis une enveloppe recommandée, adressée à la SCI Cour-Haute à son adresse de domiciliation, contenant une copie de la demande de visite. Elle était revenue, tamponnée par La Poste : Pli avisé et non réclamé. Retour à l'expéditeur. Le tampon était daté du 22 octobre.

Sur la couverture intérieure, un papillon jaune, de l'écriture ronde de Clémence Lautier :

Figuier-Sauvage : suspendu le 3/10, reprise le 17/10, fin le 23/11. Décision semaine du 18/11. Cour ??

« Expliquez-moi, dit Roux. Pourquoi suspendu ?

— Parce que la loi le dit, et que la Métropole a eu l'amabilité de le recopier dans ses propres décisions. J'en ai lu une, en 2019, qui préemptait un tènement dans le 7e. Elle citait le texte mot pour mot. »

Elle ferma les yeux et récita, comme d'autres récitent La Fontaine :

Le délai est suspendu à compter de la réception de la demande mentionnée au premier alinéa ou de la demande de visite du bien. Il reprend à compter de la réception des documents par le titulaire du droit de préemption, du refus par le propriétaire de la visite du bien ou de la visite du bien par le titulaire du droit de préemption. Si le délai restant est inférieur à un mois, le titulaire dispose d'un mois pour prendre sa décision. Passés ces délais, son silence vaut renonciation à l'exercice du droit de préemption.

« Le titulaire du droit de préemption a deux mois pour se décider, à partir du jour où la DIA est reçue. Ici, le 9 septembre. Sans rien d'autre, le délai serait tombé le samedi 9 novembre. Mais le 3 octobre, la SPLA-IN demande à visiter. Le délai s'arrête. Il restait alors trente-sept jours. La visite a lieu le 17 octobre, le délai repart, avec ses trente-sept jours. Il expire le samedi 23 novembre.

— Et si la SPLA-IN ne dit rien avant ?

— Alors son silence vaut renonciation, et M. Rascas vend à qui il veut, au prix qu'il veut. C'est la règle. L'administration qui se tait a renoncé. »

Samir Haddou, qui écoutait depuis la porte, s'avança.

« Tout le monde ici connaissait la date du 23, dit-il. Elle est dans notre tableau de suivi des DIA. Clémence voulait faire signer la décision de préemption la semaine du 18 et la faire signifier avant le 23. Moi je n'étais pas d'accord, mais c'était son dossier. »

Mlle Vidal ne répondit pas. Elle regardait l'enveloppe revenue.

Le téléphone de Roux vibra. C'était le cadastre. L'immeuble de la rue parallèle, celui dont la porte basse s'ouvrait sur le cœur de l'îlot avec un cadenas neuf, appartenait depuis 2021 à une société civile immobilière. Roux répéta le nom à voix haute, lentement, comme on lit une carte au poker.

« La SCI Cour-Haute.

— Voilà pourquoi la clé de la cour avait disparu, dit Mlle Vidal. Commissaire, réunissez-les tous. Et demandez à M. Rascas à qui il l'a prêtée. »

VIIDeux calendriers

Ils se retrouvèrent le mercredi 13 novembre au rez-de-chaussée du n° 6, dans une pièce aux murs nus que la SPLA-IN utilisait pour ses réunions de chantier. Il y avait six chaises pliantes, un radiateur électrique et une odeur de plâtre. Edmond Rascas avait gardé son blouson. Gilles Aubanel, costume sombre et chaussures cirées, avait l'air d'un homme qui attend un train en retard. Corinne Brémond avait apporté un dossier qu'elle n'ouvrit pas. Samir Haddou regardait ses mains. Joséphine Mbaye s'était assise près du radiateur, et Didier Fabre était resté debout près de la porte, parce que c'était son métier.

Mlle Vidal ne s'assit pas.

« Nous avons un SMS, dit-elle. Il a été envoyé jeudi à 18 h 12 à Clémence Lautier, pour l'attirer au n° 4 à vingt et une heures. Il dit : “avant samedi dernier délai”. L'assassin a écrit ce message pour qu'elle vienne ce soir-là et pas un autre. Il a voulu qu'elle meure avant le samedi 9 novembre, parce qu'il croyait que le samedi 9 novembre, le délai de préemption expirait. Il pensait qu'en la tuant le jeudi, et en emportant sa sacoche, il empêchait la SPLA-IN de décider à temps. Le samedi, le silence aurait valu renonciation, et la vente se serait faite. »

Elle posa sur la table une feuille où elle avait dessiné, à la règle, deux traits et quelques dates.

septembre octobre novembre 9 sept. : DIA reçue délai suspendu 3 oct. : demande de visite 17 oct. : visite, le délai repart 9 nov. : la date que croyait l'assassin nuit du 7 au 8 nov. 23 nov. : échéance réelle
Le délai de préemption du 4, impasse du Figuier-Sauvage (illustration). Deux mois à compter de la DIA, suspendus pendant la procédure de visite.

« Mais le délai n'expirait pas le 9. Il expirait le 23. Celui qui a écrit “samedi dernier délai” ne le savait pas. Alors cherchons qui, parmi vous, ne le savait pas.

— Moi, je ne savais rien de tout ça, dit Joséphine Mbaye.

— Vous, madame, vous n'aviez aucune raison de vouloir que la SPLA-IN renonce. Si elle achète l'immeuble, c'est elle qui paiera votre hébergement en attendant votre relogement, et elle a des comptes à rendre. Si M. Aubanel l'achète, vous ne revoyez jamais votre quatrième étage. Vous aviez intérêt à ce que Clémence Lautier vive. Et le veilleur de votre hôtel ne vous a pas ouvert. »

Elle se tourna vers Fabre.

« Monsieur Fabre n'avait aucun intérêt dans cette vente, et c'est lui qui nous a donné la caméra 3. Un assassin ne montre pas spontanément la seule image où l'on voit l'assassin. »

Elle se tourna vers Samir Haddou.

« Monsieur Haddou ne voulait pas qu'on préempte, c'est vrai. Mais il connaissait le 23 : la date est dans son propre tableau. Et s'il avait voulu que la SPLA-IN se taise, il n'avait pas besoin de tuer qui que ce soit. Il lui suffisait de laisser le classeur dans l'armoire. L'administration sait très bien se taire toute seule. »

Samir Haddou rougit jusqu'aux oreilles et ne dit rien.

« Madame Brémond a reçu copie de la demande de visite. Elle connaissait la suspension, c'est son métier. Et son client, c'est le vendeur.

— Ce qui nous amène au vendeur, dit Roux.

— M. Rascas avait le meilleur mobile du monde, commissaire, vous l'avez dit vous-même : 300 000 €. Mais M. Rascas a reçu la demande de visite des mains d'un commissaire de justice le 3 octobre. Il a répondu par écrit le 8. Il a signé le procès-verbal de visite le 17. Il savait que le délai était suspendu, et sa notaire le lui avait expliqué. Le 7 novembre, il savait qu'il restait plus de deux semaines à la SPLA-IN. Tuer Clémence Lautier ce soir-là ne l'aurait pas sauvé : un collègue aurait repris le dossier et aurait eu tout le temps de signer. M. Rascas est un fraudeur, pas un imbécile. »

Tout le monde regarda Gilles Aubanel. Il ne bougea pas.

« Monsieur Aubanel, lui, n'a jamais reçu la demande de visite. La SPLA-IN lui en a adressé une copie à sa domiciliation. L'enveloppe est revenue, non réclamée. Il n'était pas à la visite. Madame Brémond ne l'a plus eu au téléphone depuis septembre, et M. Rascas s'est bien gardé de lui dire que l'administration était venue fouiller l'immeuble : il avait déjà encaissé 100 000 € et ne voulait pas inquiéter son acheteur. M. Aubanel connaissait une seule date, celle de la DIA. Il a compté deux mois sur ses doigts, et il est tombé sur le samedi 9 novembre. Il est le seul, dans cette pièce, qui pouvait écrire “samedi dernier délai” en le croyant. »

Edmond Rascas avait relevé la tête.

« La clé de la cour, dit Mlle Vidal. À qui l'aviez-vous prêtée, monsieur Rascas ?

— À lui, dit Rascas sans regarder Aubanel. En juillet. Il voulait voir l'arrière, pour ses projets. Il voulait percer le mur et réunir les deux immeubles par la cour. Il ne me l'a jamais rendue. Le jour de la visite, j'ai dit que je l'avais perdue. Je n'allais pas expliquer à la SPLA-IN que mon acheteur avait déjà les clés.

— Voilà, dit Mlle Vidal. M. Aubanel possède depuis 2021 l'immeuble qui touche la cour du n° 4 par-derrière. Il n'avait pas besoin de passer par l'impasse, où la caméra du n° 6 l'aurait filmé. Il est passé par chez lui, par le cœur de l'îlot et par la porte de la cour, dont il avait la clé. Il a envoyé le message au nom de M. Rascas, en offrant justement la seule chose que Clémence Lautier n'avait pas pu voir le 17 octobre : la cour. Elle est venue, parce qu'elle était consciencieuse. Il l'a frappée, il l'a fait basculer dans l'escalier, il a écrasé la marche pourrie pour faire croire à un accident, et il a pris la sacoche, persuadé que la décision de préemption était dedans et qu'elle devait partir le lendemain. Puis il est reparti par les cours. À 21 h 37, en passant sur le mur, il a déclenché l'alarme du n° 6. La forme sur la caméra 3, ce n'était pas un chat.

— C'est grotesque, dit Aubanel. Vous n'avez rien.

— Nous avons votre cadenas neuf, dit Roux en se levant. Et depuis une heure, nous avons aussi votre cave. Il y avait dedans une sacoche en toile verte, un ordinateur portable et une paire de gants pleins de plâtre. Il faudra m'expliquer ce que vous rénoviez avec. »

Gilles Aubanel regarda ses chaussures cirées. Il y avait encore, dans la couture de la semelle gauche, un peu de poussière grise.

VIIICe qui se voit d'en haut

Le jeudi 21 novembre 2024, deux jours avant l'échéance, un commissaire de justice remit à Edmond Rascas la décision de la SPLA-IN d'exercer son droit de préemption sur le 4, impasse du Figuier-Sauvage, aux prix et conditions de la déclaration : 118 000 €. C'est Samir Haddou qui avait préparé le dossier, en trois jours et presque sans dormir.

Edmond Rascas fut mis en examen pour fraude fiscale, et Gilles Aubanel pour meurtre. L'avance de 100 000 € fut saisie. Rascas ne toucha que le prix déclaré, et s'aperçut à cette occasion qu'un mensonge écrit dans un acte officiel finit toujours par devenir la vérité, au moins pour le prix.

Le soir, dans la cuisine de la rue du Refuge, Roux voulut savoir la suite.

« Et maintenant, qu'est-ce qu'elle va en faire, la SPLA-IN, de cet immeuble ?

— Ce qu'elle fait des autres. Elle fera les travaux lourds : le gros œuvre, le clos et le couvert, et peut-être la démolition des appentis du fond pour rendre un peu de ciel au cœur d'îlot. Puis elle le cédera à un bailleur social, qui fera le reste et louera les logements. Sur ces opérations, la règle est d'en faire en moyenne sept sur dix en logement social, un quart pour la Foncière Logement, et le reste en accession ou en projets innovants.

— Et Mme Mbaye ?

— Mme Mbaye a quelque chance d'être relogée plus près de chez elle que de l'hôtel de la gare. Les documents du projet disent que neuf ménages à reloger sur dix relèvent du logement social. Le problème n'est pas de savoir qui y a droit. Le problème est qu'il n'y en a pas assez. Il faut fabriquer ces logements avec des immeubles comme celui de M. Rascas, et chaque immeuble coûte plus cher que prévu. Vous savez ce qui me frappe, commissaire ? M. Aubanel voulait faire exactement ce que fait la SPLA-IN : réunir deux parcelles, ouvrir la cour, recomposer l'îlot. Il avait vu, comme elle, que les cours se touchent. Simplement, lui, c'était pour y entasser des gens.

— Ce que je ne comprends pas, dit Roux, c'est pourquoi on dit “démonstrateur”. Démontrer quoi ?

— Qu'on peut le faire. Que la puissance publique peut entrer dans un îlot pourri, acheter, réparer, reloger et revendre, et que ça ne prend pas un siècle. C'est pour ça que tout est écrit : les périmètres, les montants, les délais. Un démonstrateur qui ne publierait pas ses chiffres ne démontrerait rien. »

Elle rinça les tasses et les posa à l'envers sur le torchon.

« M. Aubanel a fait une erreur de débutant. Il a cru que l'administration serait débordée, et il n'avait pas tout à fait tort. Il a cru qu'elle serait distraite, et il a eu tort. Une procédure, ce n'est que ça : des dates qui s'enchaînent, un tampon après l'autre, et des enveloppes qui reviennent. Il a lu la première date et s'est arrêté là. Il aurait dû lire la suite.

— Comme vous.

— Comme tout le monde, commissaire. Le silence vaut renonciation. C'est vrai pour l'administration. C'est vrai pour nous aussi. »

* * *

Le vrai et l'inventé

Ce qui est inventé

Tous les personnages, le meurtre, l'impasse du Figuier-Sauvage et ses deux immeubles, l'immeuble de la rue parallèle, la SCI Cour-Haute, le dessous-de-table, la DIA de 118 000 €, ses dates (9 septembre, 3 et 17 octobre, 21 et 23 novembre 2024), le SMS, l'enveloppe revenue et la décision de préemption finale. Aucun immeuble réel, aucun propriétaire réel et aucun agent réel de la SPLA-IN ou des Domaines n'est visé. Rien dans les documents ne laisse penser qu'un tel incident a eu lieu.

Ce qui est vrai : le PPA et les îlots démonstrateurs

D'après la délibération CHL-010-13069/22/CM du Conseil de la Métropole du 15 décembre 2022 :

D'après la convention pluriannuelle de renouvellement urbain (NPNRU) du centre-ville de Marseille, signée le 5 février 2024 :

Subventions de l'ANRU inscrites dans les fiches « recyclage de l'habitat dégradé » financées au taux de 50 % (pages 197 à 205 du même document ; d'autres fiches, au taux de 70 % pour les immeubles très dégradés ou insalubres, s'y ajoutent et ne sont pas reprises ici) :

Fiche ANRU (taux 50 %)AssietteSubvention
Noailles (Ventre et Delacroix)20 573 475,00 €10 286 737,50 €
Belle de Mai13 889 480,60 €6 944 740,30 €
Hoche-Versailles23 076 232,79 €11 538 116,40 €
Stratégie multisites33 294 145,00 €16 647 072,50 €

Ce qui est vrai : la concession « Noailles » et « Cœur Belle de Mai »

D'après la même délibération du 15 décembre 2022, la concession, confiée sans mise en concurrence en raison du contrôle analogue de la Métropole sur la SPLA-IN, dure 10 ans, pour un programme prévisionnel de dépenses de 112 295 000 € et un cofinancement de l'ANRU de 48 598 445 € (page 4). La participation de la Métropole est de 53 000 000 €, versée de 2023 à 2032 (page 6). Les immeubles recyclés doivent produire en moyenne 70 % de logements sociaux, 25 % pour l'association Foncière Logement et 5 % de programmation diversifiée (pages 3-4).

D'après le compte rendu annuel au concédant (CRAC) au 31 décembre 2024, approuvé par le Bureau de la Métropole le 26 juin 2025 :

Ce qui est vrai : le droit de préemption délégué

D'après la délibération URBA-030-13057/22/CM du 15 décembre 2022, reçue au contrôle de légalité le 19 décembre 2022, la Métropole délègue « en totalité » le droit de préemption urbain renforcé à la SPLA-IN sur les îlots Hoche-Versailles, Noailles-Ventre, Noailles-Delacroix et Clovis-Hugues / Belle de Mai (pages 4 et 6). Les immeubles du 65 au 83 rue d'Aubagne relèvent d'une réserve foncière confiée à l'Établissement public foncier PACA. Euroméditerranée a confié Hoche-Versailles à la SPLA-IN par un traité du 30 septembre 2022 (page 5).

Ce qui est vrai : la règle des délais

La citation récitée par Honorine vient, mot pour mot, d'une décision de préemption de la Métropole du 9 mai 2019 portant sur un tènement du 7e arrondissement, qui rappelle l'article L.213-2 du code de l'urbanisme et le décret du 22 décembre 2014 (page 2). La même décision applique le délai de 8 jours laissé au propriétaire pour répondre à la demande de visite, et préempte « aux prix et conditions proposés dans la déclaration d'intention d'aliéner » (pages 2-3).

Les règles générales

Le calcul du délai dans la nouvelle (deux mois, puis 37 jours restants après la suspension) applique ce texte à des dates inventées. L'envoi d'une copie de la demande de visite à l'acquéreur est un choix du récit : nous ne l'avons pas vérifié dans une pièce. La possibilité pour le titulaire du droit de préemption de proposer un prix révisé, la fixation du prix par le juge de l'expropriation en cas de désaccord, l'obligation pour le propriétaire d'un immeuble frappé d'un arrêté d'héberger ou de reloger les occupants, le caractère illégal d'un dessous-de-table et les règles de notification des décisions relèvent du droit général et ne sont pas tirés des pièces ci-dessus.