ILe lot n° 87
Le lundi 14 septembre 2026, à huit heures et quart, Odile Sarrazin ouvrit le catalogue de l'étude Castelmuro sans aucune méfiance. Elle le feuilletait chaque saison comme on feuillette le journal d'une ville voisine : par habitude, pour savoir qui vend quoi, et parfois pour souffrir un peu en voyant passer ce que la bibliothèque n'aurait jamais les moyens d'acheter.
Elle dirigeait depuis neuf ans le département des fonds rares et précieux de l'Alcazar. On y garde ce qui reste des confiscations de la Révolution, à partir desquelles la bibliothèque de Marseille avait ouvert ses portes en 1799 avec 27 000 volumes. Aujourd'hui on y compte 2 226 manuscrits, 144 incunables et environ 125 000 livres imprimés d'avant le XXe siècle, dont 655 seulement sont placés en réserve, c'est-à-dire derrière une porte de plus, dans une boîte à leur mesure.
Le lot n° 87 était l'un de ces 655.
VERNÈGUES (abbé Pierre-Hyacinthe). Flore des rochers de Marseille et des îles voisines, avec les figures de soixante plantes dessinées d'après nature. Marseille, 1781. In-4°, 60 planches coloriées à la main. Exemplaire de la bibliothèque municipale de Marseille, sorti des collections lors d'un désherbage (tampons « Sorti des collections » et « Vendu par la Ville de Marseille »), acquis à la biblio-braderie de l'Alcazar en octobre 2025 ; reçu de la régie joint ; pastille verte des « beaux livres » conservée. Estimation : 15 000 / 20 000 €.
Odile Sarrazin relut trois fois le mot « désherbage ». Puis elle descendit au magasin de la réserve en oubliant de fermer son bureau, ce qui ne lui était pas arrivé depuis 2017.
La boîte de conservation portant la cote Rés. 9412 était à sa place, sur la troisième étagère, entre un recueil de cantiques provençaux et un traité des fontaines d'Aix. Elle avait le bon format et le bon poids. À l'intérieur se trouvait un livre relié en demi-basane, d'un brun fatigué, qui avait la taille de la Flore mais n'était pas la Flore.
C'était l'Annuaire du département des Bouches-du-Rhône pour l'année 1860. Sur sa page de titre, et sur sa tranche, on lisait deux tampons violets : « Sorti des collections » et « Vendu par la Ville de Marseille ».
IIUn jour de grève au Panier
Le commissaire Bastien Roux monta la rue du Refuge le mardi en fin de matinée, avec le catalogue sous le bras et la mine de quelqu'un qui préférerait une affaire de stupéfiants.
Mlle Honorine Vidal avait quatre-vingt-cinq ans. Elle en avait passé trente-quatre au contrôle de légalité de la préfecture, à vérifier que les délibérations des communes respectaient la loi, et vingt-cinq de plus à continuer de les lire pour son plaisir. Elle lui servit un café assez fort pour décaper une rampe d'escalier.
« Vous tombez bien, dit-elle. Je viens de passer devant la bibliothèque du Panier. Fermée, évidemment. Elle est fermée si souvent que je ne sais plus si c'est la grève ou l'habitude.
— La grève, dit Roux. Vendredi, ils ont manifesté devant l'Alcazar. Samedi, l'Alcazar était fermé, et presque tous les autres sites aussi, sauf Saint-André. Ils remettent ça samedi prochain, le 19.
— Je sais, j'ai lu La Provence. Les agents parlent d'un “service public au rabais”. Une jeune employée de l'Alcazar raconte qu'on lui demande de nettoyer des documents abîmés par les champignons et de faire fuir les cafards. Leurs tracts disent “9 bibliothèques pour 886 000 habitants”. »
Elle posa sur la toile cirée une liasse de feuilles imprimées serré, couvertes de colonnes.
« Et ceci, ce sont les fichiers du ministère de la Culture. Chaque année, le ministère demande à toutes les bibliothèques de France combien elles ont de mètres carrés, d'heures d'ouverture, d'agents, d'inscrits, de prêts. Marseille répond, comme les autres. Seulement, ses réponses, la Ville ne les publie pas. Un citoyen a dû les demander au ministère, cet été, pour que les Marseillais puissent les lire. Ma petite voisine me les a imprimées.
— Et qu'est-ce qu'elles disent ?
— Que la bibliothèque du Panier, ma bibliothèque, fait 277 mètres carrés et qu'elle a ouvert 107 jours en 2024. Qu'aucune bibliothèque de la ville n'ouvre le dimanche. Que le réseau déclarait 263,6 équivalents temps plein de salariés en 2015 et 177,45 en 2024 : un tiers de moins. Que les achats de livres sont passés de 1,495 million d'euros à 911 822 euros. Qu'un Lyonnais entre 4,15 fois par an dans une bibliothèque, et un Marseillais 1,14 fois. Qu'il emprunte 7,64 documents quand le Marseillais en emprunte 1,89.
— Les Lyonnais lisent plus ?
— Les Lyonnais ont des bibliothèques ouvertes à côté de chez eux, commissaire. Ce n'est pas la même chose. »
Roux ouvrit le catalogue à la page cornée. Mlle Vidal lut la notice du lot n° 87 sans rien dire, puis une seconde fois en suivant les lignes du doigt.
« L'étude Castelmuro a retiré le lot hier soir, dit Roux. Le livre est sous scellés à l'Évêché. Le vendeur est un libraire d'ancien de la rue Paradis, un certain Maurice Tardieu. Il jure qu'il l'a acheté trois euros à la braderie de l'Alcazar l'an dernier, et il a le reçu. Si c'est vrai, la Ville lui a vendu un livre à 15 000 euros pour le prix d'un café, et je ne vois pas où est le vol.
— Ce n'est pas vrai, dit Mlle Vidal.
— Comment pouvez-vous le savoir sans l'avoir vu ?
— Parce que la Ville n'a pas le droit de le vendre, ni à trois euros, ni à trois millions. Un livre de 1781 rangé dans la réserve, c'est ce que le Code général de la propriété des personnes publiques appelle un document “ancien, rare ou précieux” des bibliothèques. Article L. 2112-1. Il appartient au domaine public de la commune, comme la place de l'Hôtel-de-Ville ou les tableaux du musée Cantini. Le domaine public est inaliénable. Pour vendre un tel livre, il faudrait d'abord le déclasser, et on ne déclasse pas un livre avec un tampon. Il faut une décision en bonne et due forme.
— Et le désherbage ?
— Le désherbage concerne les livres ordinaires, ceux qu'on prête : les romans de gare, les guides de voyage périmés, le quinzième exemplaire du dernier prix Goncourt. Le conseil municipal l'a encadré dès 2013, et il a pris la peine d'écrire noir sur blanc que les documents “dévolus à la conservation” en étaient exclus. Ce qu'on vous a vendu dans ce catalogue, commissaire, ce n'est pas un livre, c'est une histoire. Le reçu sert à la rendre crédible. »
Elle se leva et décrocha son imperméable.
« Allons voir qui a écrit l'histoire. »
IIISept personnes et une réserve
L'Alcazar, côté cours Belsunce, est un grand vaisseau de verre et d'acier ouvert sur la rue, avec une ancienne marquise de music-hall en guise de figure de proue. Côté rue de la Providence, au numéro 23, c'est une porte de service où l'on badge, où l'on livre les cartons et où l'on sort fumer. C'est par là qu'Odile Sarrazin les fit entrer, le mercredi 16 septembre, dans une bibliothèque qui sentait le papier, la poussière et le climatiseur fatigué.
Elle avait réuni dans la petite salle du deuxième étage tous ceux qui avaient pu approcher la boîte Rés. 9412 au cours de l'année. Roux étala la liste sur la table :
- Odile Sarrazin, 56 ans, conservatrice, responsable du département des fonds rares et précieux. Elle avait découvert la substitution.
- Yanis Ferhat, 31 ans, magasinier contractuel. Il avait les clés des magasins et la réputation de connaître chaque étagère par cœur.
- Clémence Rigal, 44 ans, bibliothécaire chargée de la politique documentaire. C'était elle qui dressait les listes du désherbage et qui organisait la biblio-braderie.
- Samuel Bonnet, 38 ans, mandataire de la régie des bibliothèques. Il tenait la caisse de la braderie et versait la recette au régisseur.
- Félix Rouvière, 49 ans, chargé des statistiques à la direction de la culture. C'était lui qui remplissait chaque printemps l'enquête du ministère.
- Bernadette Mouret, 79 ans, professeure de lettres à la retraite, présidente du Cercle des amis de la réserve. Elle venait chaque semaine en salle patrimoniale et aidait aux tables de la braderie.
- Maurice Tardieu, 67 ans, libraire d'ancien rue Paradis, le vendeur du lot n° 87.
Roux ajouta, en baissant la voix :
« Il y a un problème avec Ferhat. Samedi, jour de grève, bâtiment fermé, son badge a ouvert la porte de la rue de la Providence à 9 h 40.
— J'étais venu chercher la banderole, dit Yanis Ferhat, qui avait l'oreille fine. Elle était dans mon casier. On l'a portée devant l'Alcazar le vendredi et je l'avais remisée là parce que chez moi, il n'y a pas la place. Je suis ressorti à 9 h 47. Regardez votre journal de badges.
— Sept minutes, dit Roux, c'est assez pour descendre à la réserve.
— Sept minutes, dit Mlle Vidal, c'est aussi le temps qu'il faut pour vider un casier quand on a une banderole de quatre mètres. Mais la question n'est pas là, commissaire. Le livre n'a pas été volé samedi. Il était déjà dans un catalogue imprimé, photographié, décrit. On ne fait pas tout cela en trois jours. »
Félix Rouvière toussota. C'était un homme soigné, avec des lunettes à monture d'acier et un ordinateur portable qu'il gardait fermé sur ses genoux comme un livre de messe.
« Je peux au moins vous dire que la réserve était complète en juin. Pour l'enquête du ministère, il y a un questionnaire spécial pour les fonds patrimoniaux. J'ai fait le pointage moi-même avec Yanis : 655 cotes en réserve, 655 présentes. Tout y était.
— Comment avez-vous pointé ? demanda doucement Mlle Vidal.
— Étagère par étagère, avec la liste.
— Vous avez ouvert les boîtes ?
— Six cent cinquante-cinq boîtes ? Avec une personne et demie pour tout le département ? » Il eut un petit rire qui ne trouva pas d'écho. « Non. On a vérifié que chaque boîte était à sa place.
— Alors vous avez compté les boîtes, monsieur Rouvière. Pas les livres. C'est une erreur que je ne reproche à personne : en trente-quatre ans à la préfecture, j'ai vu des communes déclarer des écoles parce qu'elles avaient compté les plaques sur les portes. Votre chiffre de juin dit seulement que personne n'a emporté une boîte. Il ne dit rien de ce qu'il y avait dedans. »
IVUn euro sans pastille
Clémence Rigal avait apporté un classeur bleu, épais comme un annuaire, sur lequel était écrit au feutre « Désherbage ». Elle l'ouvrit avec la fermeté de quelqu'un qui s'attend à être accusé.
« Je vais vous expliquer comment ça marche, parce que je vois bien que tout le monde me regarde. Chaque année, le réseau achète plus de 65 000 nouveautés. Il faut bien les mettre quelque part. Alors on retire des rayons ce qui est abîmé, périmé, en trop d'exemplaires, ou que plus personne n'emprunte. Ça s'appelle le désherbage. Les livres en mauvais état partent au pilon. Ceux qui sont encore présentables, on les donne à des associations, ou on les vend à la braderie.
— Depuis quand ? demanda Roux.
— La première braderie a eu lieu ici, à l'Alcazar, du 18 au 22 octobre 2022. On avait mis en vente 12 709 livres et on en a vendu 8 990, pour 9 335 euros. Il y avait deux prix : trois euros pour les “beaux livres”, qu'on reconnaît à leur pastille verte, et un euro pour tout le reste. Après, le conseil municipal a décidé d'en faire une tous les ans.
— Le 20 octobre 2023, compléta Mlle Vidal. J'ai lu la délibération. Elle est très bien, à deux détails près. Le rapport annonce que la limite de dix livres par personne passera à vingt, et l'article 2 dit qu'il n'y a plus de limite du tout à la braderie. Et dans les visas, on cite pour la braderie de 2022 la délibération 22/0523, qui est en réalité celle des acquisitions des musées. La bonne, c'est la 22/0526. Ce sont des fautes de frappe, commissaire, pas des crimes. Mais elles prouvent qu'on lit ces textes moins souvent qu'on ne les vote. »
Clémence Rigal la regarda comme on regarde un contrôleur des impôts qui serait aussi votre grand-mère.
« Et les tampons ? demanda Mlle Vidal.
— Chaque livre retiré reçoit le tampon “Sorti des collections”. Quand il est vendu, on ajoute “Vendu par la Ville de Marseille”.
— Où les appose-t-on ?
— Sur la page de titre et sur la tranche. La délibération de 2013 l'impose pour les livres qu'on détruit, et on fait pareil pour tous, c'est plus simple. La tranche, c'est pour qu'on voie tout de suite, dans une pile, que le livre ne nous appartient plus. »
Roux ouvrit le sachet de scellés qu'il avait apporté de l'Évêché et en sortit, avec des gants, la Flore des rochers de Marseille. C'était un livre fauve et doré, aux coins un peu usés, qui avait traversé deux siècles et demi sans avoir jamais connu de film plastique. Mlle Vidal le prit avec la délicatesse qu'on réserve aux nouveau-nés et aux pièces à conviction.
La tranche était nue. La page de titre, avec sa vignette gravée et l'ancienne estampille de la bibliothèque, était intacte. Les deux tampons violets, « Sorti des collections » et « Vendu par la Ville de Marseille », se trouvaient sur la garde blanche du début, la feuille vierge qu'un relieur ajoute pour protéger le livre et qu'un restaurateur peut, au besoin, remplacer.
« Madame Rigal, dit Mlle Vidal, combien de livres avez-vous tamponnés dans votre vie ?
— Des dizaines de milliers.
— Sur la garde ?
— Jamais. On tamponne vite, on tamponne là où c'est prévu. Une braderie, c'est dix mille livres à préparer avec trois personnes.
— Voilà. Celui qui a tamponné ce livre ne l'a pas fait vite. Il a choisi l'endroit qui n'abîmait rien. Il voulait un livre “sorti des collections” sur le papier, mais intact pour un acheteur. Il n'y a pas de cote au dos, pas de couverture plastifiée, pas de trace de prêt : la délibération de 2013 explique justement qu'un livre désherbé ne vaut presque plus rien parce que son passage en bibliothèque l'a marqué, plastique, tampons, cotation, usure. Celui-ci n'a jamais vu un rayonnage de prêt. Il n'a jamais pu se retrouver dans une caisse de braderie par erreur. »
Clémence Rigal referma son classeur et dit, à voix plus basse :
« Il faut que je vous dise quelque chose. Après la braderie de l'an dernier, il nous manquait un tampon “Vendu par la Ville de Marseille”. Je l'ai signalé dans mon compte rendu. Personne n'y a fait attention. On a cru qu'il était parti dans un carton. »
Roux nota. Odile Sarrazin, pour la première fois depuis lundi, ferma les yeux.
VLe reçu de la régie
Maurice Tardieu était un homme rond et très poli, de ceux qui vous appellent « chère madame » et vous vendent un Pagnol dédicacé au double de son prix sans jamais mentir tout à fait. Il tendit le reçu avec le sourire d'un joueur qui abat une quinte.
C'était un ticket de caisse un peu jauni, à l'en-tête de la régie des bibliothèques de la Ville de Marseille. Il portait le n° 1187, la date du samedi 18 octobre 2025 et l'heure, 18 h 52. En dessous, trois lignes :
Document sans pastille ............ 1,00 €
Document sans pastille ............ 1,00 €
Document sans pastille ............ 1,00 €
Total : 3,00 €
« Vous voyez, dit Tardieu. Trois euros. Je n'ai rien volé, j'ai eu de la chance. Ça arrive, dans mon métier. Une fois par vie, si on est honnête.
— Votre catalogue dit “pastille verte des beaux livres conservée”, monsieur Tardieu, dit Mlle Vidal. Une pastille verte, à la braderie de la Ville, c'est trois euros. C'est dans les tarifs votés par le conseil municipal en 2022, et reconduits en 2023. Votre ticket ne porte que des livres à un euro, sans pastille.
— On a pu se tromper à la caisse.
— Monsieur Bonnet ? »
Samuel Bonnet, le mandataire de la régie, avait suivi l'échange sans bouger. Il prit le ticket, le retourna, l'examina à la lumière.
« Il est authentique, dit-il. C'est notre papier et notre caisse. Mais on ne se trompe pas comme ça. Les deux prix ont deux touches. Et puis il y a autre chose. La braderie fermait à 18 heures. À 18 h 52, le public était dehors. Il ne restait que le personnel et les bénévoles qui rangeaient les tables. On les laissait passer en caisse pour leurs petits achats, à la fin.
— Et vous gardez la trace de ce qui a été vendu ? demanda Mlle Vidal.
— Bien sûr. »
Ce fut Clémence Rigal qui répondit, avant lui, avec une sorte de soulagement :
« C'est obligatoire, madame. La délibération de 2013 le dit : une liste précise des documents désaffectés, une liste des documents détruits, une liste des documents vendus, conservées à la bibliothèque. On scanne chaque livre avant de le passer en caisse. Avec le numéro du ticket, je retrouve les trois livres. »
Elle mit dix minutes à les retrouver, ce qui parut long à tout le monde sauf à Mlle Vidal, qui en profita pour finir son verre d'eau. Puis elle lut à voix haute :
« Ticket 1187. Un : Guide des oiseaux du littoral méditerranéen, édition de 1994. Deux : Marseille, cent ans de cartes postales. Trois… »
Elle s'arrêta.
« Trois : Annuaire du département des Bouches-du-Rhône pour l'année 1860, provenant du fonds de la bibliothèque de Bonneveine. Désherbé en mai 2025, motif : exemplaire en double, jamais emprunté. »
Il y eut un silence comme il n'y en a que dans les bibliothèques, et encore, seulement le dimanche.
« Voilà donc ce que vous avez acheté trois euros, monsieur Tardieu, dit Mlle Vidal. Pas la Flore. L'annuaire qu'on a retrouvé à sa place, dans la boîte de la réserve. Le reçu est vrai, mais ce n'est pas celui du livre. C'est le reçu du livre qui a servi à le remplacer. »
Maurice Tardieu ne souriait plus. Il dit qu'il voulait un avocat, puis qu'il n'en voulait pas, puis qu'il voulait un verre d'eau lui aussi. Roux lui en servit un.
VILe registre de la salle patrimoniale
« Il nous reste à savoir quand, dit Mlle Vidal. Madame Sarrazin, un livre de la réserve ne sort pas de son magasin pour aller se promener. Quand un lecteur veut le consulter, il le demande, on le lui apporte en salle patrimoniale, il le lit sous vos yeux et il signe un registre. C'est bien cela ?
— C'est cela. Lecteur, date, cote, heure de communication, heure de retour.
— Ce qu'on écrit dans un registre, on ne peut plus le faire disparaître. Je voudrais le voir. »
Le registre de communication de la salle patrimoniale était un cahier relié de toile grise. Il ne contenait, pour la cote Rés. 9412, que trois lignes en deux ans. Mlle Vidal les recopia sur un coin de nappe en papier qu'Odile Sarrazin lui avait trouvé, et Roux, qui pensait mieux avec des dessins, en fit une frise.
Le 3 mars 2026, la Flore avait été communiquée à une doctorante en botanique, Léa Ambrosino, qui préparait une thèse sur les plantes des îles du Frioul. Joint par téléphone à Montpellier, elle confirma tout, et envoya dans l'heure les photos qu'elle avait prises ce jour-là avec l'autorisation de la salle : la planche 12, une saladelle des rochers, et la page de titre avec l'estampille ancienne de la bibliothèque. Sur la garde blanche, on ne voyait aucun tampon.
« Le 3 mars 2026, dit Mlle Vidal, le livre que M. Tardieu prétend avoir acheté le 18 octobre 2025 se trouvait dans sa boîte, dans la réserve, sans tampon de sortie. On ne peut pas acheter en octobre un livre qui est encore à la bibliothèque en mars. Le ticket n'est pas le reçu de la Flore. Il en est l'alibi.
— Et après le 3 mars ? demanda Roux.
— Une seule ligne. »
Elle la lut sans hausser la voix :
« Mardi 5 mai 2026. Rés. 9412. Communiqué à 14 h 10, rendu à 16 h 35. Lectrice : B. Mouret. »
Bernadette Mouret n'avait encore rien dit de la journée. Elle était assise très droite près de la fenêtre, son sac de toile sur les genoux, un sac de professeure qui avait porté quarante ans de copies. Elle ne broncha pas.
« Qui surveillait la salle patrimoniale ce mardi-là ? demanda Mlle Vidal.
— Personne, dit Odile Sarrazin, et sa voix se brisa sur le mot. Enfin, moi, en principe. Mais il y avait une réunion sur les horaires, à cause du manque de personnel. On ne pouvait pas fermer la salle, c'est le seul après-midi de la semaine où elle ouvre. Je l'ai laissée seule une heure. Je la connais depuis vingt ans. Elle fait partie des meubles. »
VIILa garde blanche
Mlle Vidal se tourna vers Bernadette Mouret, et il n'y eut dans sa voix ni triomphe ni dureté, seulement de la fatigue.
« Je crois que cela s'est passé ainsi, madame. Vous aimez ce livre depuis longtemps. Vous l'avez demandé souvent. En octobre dernier, vous aidiez aux tables de la braderie, comme chaque année. Vous avez vu passer cet annuaire de 1860, du même format, de la même couleur, presque du même poids. Vous l'avez acheté le samedi soir, après la fermeture, en passant en caisse avec deux autres livres pour qu'on ne le remarque pas. Ce soir-là, le tampon “Vendu par la Ville de Marseille” a disparu des tables. Vous aviez déjà le tampon “Sorti des collections”, ou vous l'avez emprunté le temps d'un coup d'encre, je ne sais pas.
— Vous ne savez rien, dit Bernadette Mouret.
— Je sais lire, madame, c'est déjà beaucoup. Le 5 mai, vous êtes venue avec l'annuaire dans votre sac. Vous avez demandé la Flore. Pendant l'heure où vous étiez seule, vous avez fait l'échange. Vous avez rendu la boîte avec l'annuaire dedans, et personne ne l'a rouverte avant lundi. Chez vous, vous avez tamponné la Flore, pour qu'elle ait l'air de sortir d'un désherbage. Puis vous l'avez portée à M. Tardieu avec le ticket de caisse de l'annuaire, en lui racontant que vous l'aviez dénichée dans une caisse à trois euros.
— C'est exactement ce qu'elle m'a dit ! s'écria Tardieu. Avec le ticket ! Je lui en ai donné quatre mille euros, en liquide. Elle m'a dit qu'elle était trop vieille pour les salles de vente.
— Et vous, monsieur Tardieu, vous avez jugé plus vendeur de raconter que vous l'aviez trouvée vous-même, et d'ajouter une pastille verte qui n'avait jamais existé. Vous n'avez pas volé ce livre. Mais vous n'avez pas posé beaucoup de questions à quelqu'un qui vous vendait 4 000 euros un livre qu'on estime 15 000. Le commissaire vous dira comment s'appelle ce métier-là. »
Bernadette Mouret eut un petit rire sec.
« Et qu'est-ce qui vous fait dire que c'est moi qui l'ai tamponné ? N'importe qui pouvait le faire.
— Vous-même, madame, dit Mlle Vidal. Mme Rigal tamponne la page de titre et la tranche, parce que c'est l'usage de la maison et parce qu'elle a dix mille livres à préparer. Un voleur pressé aurait tamponné n'importe où. Vous, vous avez cherché la seule page qu'un restaurateur peut changer sans blesser le livre. Vous n'avez pas pu vous résoudre à abîmer la page de titre de la Flore. C'est le geste d'une lectrice, pas celui d'une bibliothécaire, et pas celui d'un voleur. Vous avez signé votre vol par respect pour ce que vous voliez. »
Bernadette Mouret regarda longtemps par la fenêtre, vers le cours Belsunce.
« Vous savez ce qu'ils disent, les agents, dans le journal ? demanda-t-elle enfin. Qu'on leur demande de nettoyer des livres mangés par les champignons. Qu'il n'y a plus personne pour ouvrir les salles. Mme Sarrazin vient de vous le dire : elle était en réunion au lieu de surveiller la réserve, parce qu'il manque des gens partout. Ce livre aurait pourri ici. Moi, je l'aurais gardé au sec. J'ai voulu le sauver.
— Vous l'avez vendu, madame, dit doucement Mlle Vidal. Quatre mille euros, en liquide. On ne sauve pas un livre en le confiant à une salle des ventes. On le sauve en se battant pour qu'il y ait assez de monde autour de lui. C'est précisément ce que font ces agents samedi sur le trottoir. »
VIIICe qu'on publie
On retrouva chez Bernadette Mouret, dans un tiroir de cuisine, un tampon dateur sans date et un tampon rectangulaire qui disait « Vendu par la Ville de Marseille ». On retrouva aussi, dans une enveloppe kraft, les quatre mille euros moins une facture de relieur. Le parquet ouvrit une information pour vol d'un bien du domaine public. Maurice Tardieu fut entendu pour recel, et son avocat expliqua longuement qu'il avait été de bonne foi, ce qui était à moitié vrai.
La Flore des rochers de Marseille retrouva sa boîte le mercredi suivant. Odile Sarrazin fit retirer la garde tamponnée par un restaurateur, la glissa dans une pochette de conservation et la classa dans le dossier de l'affaire. « Pour mémoire », dit-elle.
Le samedi 19 septembre, la grève fut reconduite. Mlle Vidal descendit la rue du Refuge et s'arrêta devant la bibliothèque du Panier, fermée, où une affichette scotchée sur la vitre expliquait pourquoi. Roux la rejoignit, un sachet de navettes à la main, ce qui chez lui tenait lieu d'excuse pour tout.
« Il y a une chose que je ne comprends pas, dit-il. Si Mme Mouret avait réussi, si le livre avait été vendu aux enchères, l'acheteur aurait eu un reçu de la Ville, un tampon de la Ville, une notice de commissaire-priseur. Il était tranquille, non ?
— Pas du tout. Le domaine public ne se perd pas avec le temps ni avec les reventes. La Ville aurait pu réclamer son livre dans dix ans, dans cinquante, à n'importe quel acheteur, même de bonne foi. C'est toute la beauté de l'inaliénabilité, commissaire : ce qui appartient à tout le monde ne peut pas devenir, en douce, la propriété de quelqu'un. Un tampon n'y change rien. Une délibération, oui, et une délibération, cela se publie.
— Ce qu'on publie, on ne peut plus le faire disparaître, dit Roux, qui commençait à connaître le refrain.
— Encore faut-il le publier », dit Mlle Vidal.
Elle tapota la vitre de la bibliothèque fermée.
« Toute cette affaire tient à trois documents : une liste de vente, un ticket de caisse et un registre de lecteurs. Ils existaient, on les a lus, et le voleur est tombé. Mais pour savoir combien d'heures ouvre la bibliothèque de mon quartier, combien de gens y travaillent et combien de livres on y achète, il a fallu qu'un habitant écrive au ministère, à Paris, comme si Marseille était un pays étranger. Ces chiffres, la Ville les envoie chaque année. Elle pourrait les afficher sur cette vitre. »
Elle prit une navette dans le sachet et la regarda d'un air critique.
« Je vais vous dire ce qui me console, commissaire. Les tracts de ces agents disent “9 bibliothèques pour 886 000 habitants”, et le journal l'a imprimé. Désormais, ce chiffre-là, personne ne pourra plus le faire disparaître. »